Volume XLI · chapitre 01

Des mots qui changent selon les siècles

Édition numérique · Octobre 2026

Ouverture — Nommer ne signifie pas comprendre

Écrire une histoire de la sexualité suppose une décision préalable : ne pas prendre les mots de notre époque pour des catégories éternelles. Quand nous parlons aujourd'hui d'orientation sexuelle, de consentement, de couple, d'identité ou de vie privée, nous mobilisons des notions dont les contours ont été travaillés par la médecine, la psychologie, le droit, les mouvements sociaux et les religions. Une société antique pouvait pourtant décrire un comportement, régler une union ou punir une relation sans disposer d'un mot correspondant à notre « orientation sexuelle ». À l'inverse, les personnes du passé éprouvaient bien le désir, la tendresse, la jalousie, la honte, la peur ou l'attachement : l'absence d'une catégorie moderne n'est pas l'absence des expériences humaines.

Le premier devoir de l'historien consiste donc à articuler deux opérations. Il lui faut traduire les sources assez fidèlement pour comprendre ce qu'elles disent dans leur propre monde ; il lui faut ensuite les interroger depuis notre monde, en sachant que nos questions peuvent être étrangères à leurs auteurs. L'enquête ne peut renoncer ni à la distance historique ni à l'attention aux vies humaines. [H01][H02]

1. Le mot « sexualité » recouvre plusieurs objets

Une étude peut porter sur les actes sexuels, sur le désir, sur les conditions sociales de l'union, sur les représentations du corps, sur la reproduction, ou encore sur la manière dont une personne comprend ses attirances. Ces objets sont liés, mais ils ne se superposent pas. Une société peut promouvoir le mariage sans vouloir décrire les émotions de ceux qui se marient ; un texte législatif peut mentionner l'adultère sans nous renseigner sur la fréquence de ce comportement ; un poème peut exprimer un désir sans révéler exactement la biographie du poète.

Il faut distinguer au minimum :

  1. Le corps sexué, étudié par l'anatomie, la biologie du développement, la physiologie et la médecine.
  2. Le désir et l'attirance, qui concernent l'expérience intime et ne produisent pas nécessairement des actes.
  3. Les comportements et relations, observables ou rapportés, avec des conséquences sociales et affectives.
  4. Les statuts et institutions, tels que mariage, filiation, parenté, héritage ou citoyenneté.
  5. Les normes et interprétations, qu'elles soient légales, médicales, philosophiques ou religieuses.
  6. L'identité personnelle, c'est-à-dire les mots qu'une personne emploie pour se comprendre et se présenter.

Ces distinctions ne forment pas six compartiments étanches. Elles empêchent seulement de faire passer une mesure de l'une pour une preuve concernant les autres.

2. Pratique, rôle, statut et orientation

Prenons la relation entre personnes du même sexe. Certains textes de l'Antiquité grecque ou romaine s'intéressent aux rôles tenus dans l'acte et aux statuts des partenaires : libre ou esclave, citoyen ou non, adulte ou adolescent. Le regard contemporain met souvent l'accent sur l'orientation et sur l'identité. Ces deux façons de décrire ne s'excluent pas, mais elles ne sont pas équivalentes. Le philosophe qui parle d'un amour entre hommes ne fournit pas nécessairement une autobiographie d'homme « homosexuel » au sens contemporain. [H02]

Le mot moderne permet de poser des questions nécessaires, par exemple sur la continuité historique des attirances entre personnes du même sexe. Il devient pourtant trompeur lorsqu'il efface les différences de droit, de pouvoir, d'âge ou de liberté. De même, il serait abusif d'affirmer que les personnes du passé étaient dépourvues de toute préférence durable : la documentation permet parfois d'apercevoir des choix affectifs, mais rarement de reconstruire sans ambiguïté une identité intérieure.

Cette prudence s'applique à l'hétérosexualité, qui ne doit pas être prise comme une catégorie nécessairement formulée par les anciennes sociétés, même lorsque des mariages entre hommes et femmes y étaient institués.

3. Différence sexuelle, genre et condition sociale

L'expression « différence des sexes » ne désigne pas partout la même chose. Elle peut renvoyer à des observations anatomiques, à des attentes sociales ou à un système juridique organisant des permissions différentes pour les femmes et les hommes. Le genre, dans une étude historique, sert à examiner ces rôles et représentations ; il ne dispense pas d'observer les corps, les connaissances biologiques de chaque époque et les conditions matérielles de la vie.

On ne lira donc pas les sources comme si elles opposaient constamment deux êtres dotés des mêmes pouvoirs et de la même liberté de consentir. Un mariage contracté dans un système où les femmes ne disposent pas d'une autonomie patrimoniale comparable à celle des hommes ne peut être analysé comme une décision privée entre deux individus juridiquement interchangeables. Le terme d'« amour » peut figurer dans les sources, sans suffire à annuler une hiérarchie.

Inversement, une hiérarchie légale n'autorise pas à conclure que toute relation personnelle était dénuée d'affection. C'est dans l'espace difficile entre règle et expérience qu'il faut travailler.

4. Le piège du mot « naturel »

Peu de mots paraissent aussi évidents et aussi disputés que « naturel ». Il peut signifier « présent dans le vivant », « fréquent », « spontané », « conforme à une finalité biologique » ou « moralement souhaitable ». Or ces sens ne sont pas interchangeables. Le fait qu'un comportement soit observé ne prouve pas qu'il soit juste ; son caractère minoritaire ne suffit pas à le qualifier de pathologique ; l'argument théologique d'un ordre créé n'est pas une mesure clinique.

L'histoire des doctrines chrétiennes le démontre elle-même : des auteurs peuvent partager une conviction sur la bonté de la création tout en divergeant sur la place du désir, du mariage, du célibat et de la procréation. Un chapitre à venir reprendra précisément ces débats, sans appeler « consensus chrétien » une conclusion limitée à une tradition ou une période.

5. Le consentement : concept indispensable, histoire complexe

Le consentement est un critère central de l'éthique sexuelle contemporaine, mais il faut distinguer les formes anciennes d'accord familial, contractuel ou matrimonial et l'exigence actuelle d'un accord libre, éclairé et personnel. Une union peut avoir été juridiquement reconnue alors que la personne concernée disposait de peu de possibilités réelles de refuser. [H03]

L'historien ne doit pas effacer cette asymétrie sous prétexte qu'elle était admise. Il doit la décrire exactement, puis examiner ce qu'elle impliquait pour les personnes. Dans le même temps, il serait trompeur de prétendre qu'aucune société ancienne ne connaissait les questions de violence, d'accord ou de protection : celles-ci existaient, avec des définitions et des effets variables.

Sur ce point, la démarche du livre assume une double exigence. Il n'est pas question de faire juger chaque siècle par une caricature du présent. Il n'est pas non plus question de renoncer à appeler violence ce qui portait effectivement atteinte à quelqu'un, simplement parce qu'une autorité ancienne le tolérait.

6. Maladie, péché, déviance, délit : quatre registres à ne pas confondre

Une société peut qualifier une pratique de péché, une autre de délit, une autre encore de trouble médical. Ces catégories ne prouvent pas la même chose. Le droit définit des comportements régulés et des sanctions ; la clinique étudie des conditions de santé et des souffrances ; les traditions religieuses avancent des convictions sur la vie bonne, le corps et la relation à Dieu.

L'histoire de la médicalisation de la sexualité rend cette distinction essentielle. Certaines qualifications anciennes ont été révisées à la lumière de nouvelles connaissances et d'un réexamen des préjugés. Le lecteur devra chaque fois pouvoir déterminer si l'auteur expose une classification datée, décrit une pratique, analyse un préjudice ou défend une conclusion morale.

Une orientation sexuelle n'est pas en elle-même une violence ; une identité personnelle ne constitue pas en elle-même une exploitation. Ce sont les actes de coercition, les inégalités de pouvoir exploitées, les atteintes aux personnes et les pratiques médicales sans consentement adéquat qui doivent être étudiés sous la rubrique des abus.

7. Les mots bibliques demandent leur propre méthode

Il serait particulièrement risqué de traduire directement un terme hébreu ou grec ancien par un mot chargé d'une identité contemporaine, puis de prétendre que le débat est clos. Des notions telles que chair, corps, impureté, désir, homme, femme, eunuque ou union revêtent des significations dépendantes du livre, du contexte et du genre littéraire.

Il faut distinguer une prescription juridique de la Torah, un récit patriarcal, une exhortation communautaire de Paul et une parole de Jésus dans une controverse précise. Même lorsqu'un lecteur en tire une norme pour aujourd'hui, ce passage de l'explication historique au discernement théologique doit être rendu visible. Une traduction est toujours un travail responsable : ni simple remplacement de mots ni permission d'inventer ce que la source ne dit pas.

Pour les problèmes de manuscrits et de traduction, les analyses du volume XIX (Les Écritures) offrent un prolongement naturel ; le volume XX (L'Humanité) approfondit la corporéité. Cette articulation permet de réserver la présente enquête à l'histoire des catégories et des expériences, sans dupliquer des études déjà développées dans le Corpus.

8. Que signifie « dérive » ?

Le terme comporte au moins trois emplois qu'il faudra garder distincts. Une transformation de norme peut être qualifiée de dérive par ceux qui regrettent un état antérieur ; cela exprime un jugement situé et mérite d'être attribué. Une erreur de connaissance peut être identifiée lorsqu'une société a soutenu des affirmations médicales ou historiques désormais réfutées ; elle réclame une preuve de cette réfutation. Une violence ou un abus renvoie à des mécanismes vérifiables — contrainte, exploitation, abus de pouvoir, absence de consentement — et appelle une qualification précise.

Les trois sens peuvent se croiser. Ils ne doivent pas être confondus. Une position morale traditionnelle peut faire l'objet d'un examen critique, sans que ses fidèles soient assimilés à des agresseurs ; un désaccord avec cette position ne transforme pas, à lui seul, la vie des personnes concernées en « dérive ».

Conclusion — La patience du vocabulaire

La première vertu requise n'est pas le silence sur les convictions. C'est la patience devant les mots. Nommer trop vite empêche de voir ; comparer sans préciser les époques produit de faux parallèles ; raconter le passé comme un simple progrès ou comme une longue décadence empêche d'en mesurer la diversité réelle.

L'histoire de la sexualité sera donc une histoire des expériences humaines autant que des normes. Elle écoutera les sources, leurs conflits et leurs silences. Elle n'interdira pas le discernement moral ou théologique, mais exigera que l'interprétation soit reconnue comme telle et argumentée devant le lecteur.

Ouverture vers le chapitre suivant

Le prochain chapitre examinera ce que les sources nous permettent de connaître : codes de lois, récits, iconographies, archives judiciaires et témoignages. Leurs promesses et leurs limites détermineront ce que nous pouvons écrire sans inventer les vies intimes du passé.


Sources et contrôle critique

Limites : synthèse de départ construite à partir de notices et synthèses scientifiques accessibles ; aucune consultation intégrale des quatre volumes Cambridge ni des archives primaires à ce stade. Toute affirmation sur une civilisation précise exigera une référence primaire et un contrôle secondaire distincts avant publication.

Position propre de l'auteur : à rédiger ou ajuster après examen personnel ; aucune conclusion confessionnelle spécifique n'est présumée.