Volume XLI · chapitre 09

Pluralité des autres mondes : Asie, Afrique, Amériques et Océanie

Édition numérique · Octobre 2026

Ouverture — Le piège du centre européen

Une histoire mondiale de la sexualité ne peut présenter l'expérience européenne comme norme à partir de laquelle les autres civilisations seraient jugées « plus libres » ou « plus répressives ». Les sociétés asiatiques, africaines, américaines et océaniennes possèdent leurs propres langues, systèmes de parenté, croyances et institutions. Les mots de notre époque ne s'y projettent pas davantage qu'ils ne correspondent naturellement aux catégories de la Grèce antique.

La recherche comparée ne doit pas construire un catalogue de curiosités. Il faut des périodes, des sources et des questions homogènes : qui décide d'une union ? comment se transmet la filiation ? quels rapports existent entre sexualité et religion ? que dit-on des relations entre personnes du même sexe ? quelle place prend la parole des personnes dépendantes ?

1. Sous-continent indien : plusieurs traditions

Il serait erroné de décrire l'Inde pré-moderne comme un espace gouverné par un seul traité ou une seule morale sexuelle. Les traditions brahmaniques, bouddhiques, jaïnes et d'autres courants ont développé des rapports différents à la sensualité, au mariage, à l'ascèse et aux obligations sociales.

Le chapitre consacré à l'Asie du Sud dans le Cambridge World History of Sexualities distingue notamment des systèmes valorisant la reproduction matrimoniale et des traditions de kāma traitant du plaisir, ainsi que des courants ascétiques mettant l'accent sur la maîtrise ou le renoncement. [CM01]

Les écrits de plaisir ne décrivent pas automatiquement les pratiques de toute la population. Des poésies en sanskrit, en prakrit ou en tamoul peuvent faire entendre des voix différentes, sans supprimer les asymétries de caste, de classe et de genre. Une histoire sérieuse doit tenir ensemble les représentations littéraires, les prescriptions et les situations sociales.

2. Chine pré-moderne : une historiographie attentive à ses propres catégories

L'historienne Hsiao-wen Cheng a souligné combien il était difficile d'écrire l'histoire de la sexualité chinoise en employant rétroactivement des concepts forgés dans la sexologie occidentale. Son étude examine concubinage, chasteté féminine, littérature homoérotique, manuels de sexualité et représentations des rapports sociaux, tout en critiquant l'alternative caricaturale entre « Chine libérée » et « Chine réprimée ». [CM02]

Cette perspective est utile à l'ensemble du Corpus. La variété des pratiques connues ne permet ni de déduire une tolérance universelle, ni de postuler un silence imposé chaque fois qu'un document manque. Il faut reconnaître les archives réellement conservées, leur genre et les choix méthodologiques de l'historien.

Dans les villes et les institutions, des relations peuvent être organisées par des hiérarchies de statut ou de genre, qui ne décrivent pas directement les identités sexuelles modernes.

3. Un exemple local : Chang'an aux VIIIe–IXe siècles

Une étude précise de la capitale chinoise des Tang, Chang'an, montre l'intérêt d'une histoire située. Ping Yao examine les relations entre candidats aux examens, courtisanes, culture littéraire, pratiques matrimoniales et traditions religieuses dans cette ville. Les sources comprennent des textes médicaux, religieux et littéraires, chacun documentant des dimensions distinctes. [CM03]

L'exemple rappelle qu'une société ne connaît pas une seule sexualité : classe sociale, carrière administrative, savoir médical et espace urbain modifient les possibilités individuelles. Il ne faut pas ériger Chang'an en portrait de toute l'Asie, ni de toute l'histoire chinoise.

Pour chaque dossier local, la date du texte, sa traduction et la portée exacte des recherches secondaires déterminent ce que l'on peut en inférer. Le dossier comparatif H11 illustre cette méthode, mais ne remplace pas les archives originales de chaque société.

4. Japon : religions et représentations non uniformes

Dans le Japon pré-moderne, traditions liées aux kami, courants bouddhiques et influences confucéennes ont interagi de manières différentes selon les époques. Le Cambridge World History of Sexualities montre que les expressions de sensualité, la discipline religieuse et les hiérarchies sociales ne peuvent être ramenées à un jugement unique sur le corps. [CM01]

Les thèmes des relations entre hommes, de la vie sacerdotale et des rapports de genre demandent une étude spécifique des textes et des institutions. Il serait abusif de traiter toutes les formes historiques de relations entre hommes comme des identités homosexuelles modernes, ou de réduire la sexualité japonaise à une esthétique exotique.

5. Traditions africaines : pluralité des cultures et problème des sources coloniales

Parler de « sexualité africaine » comme d'une catégorie homogène serait une erreur d'échelle. Les espaces africains comprennent des milliers de traditions, plusieurs systèmes de parenté et une histoire transformée par les religions, les échanges et la colonisation.

La source coloniale doit être interrogée sur son point de vue : elle peut décrire des pratiques pour administrer ou réprimer une population, et non pour en comprendre les significations. L'absence de témoignages locaux conservés n'autorise ni un récit de liberté originelle ni une affirmation de répression généralisée.

Le dossier annoncé par le Cambridge World History of Sexualities sur les traditions africaines constitue un point de départ, non une documentation primaire suffisante. [CM04]

6. Amériques : ne pas confondre sociétés autochtones et récits de conquête

L'histoire de la sexualité des Amériques ne commence pas avec les Européens. Mais les archives laissées par les conquérants ont souvent imposé leurs catégories religieuses et juridiques aux pratiques qu'ils observaient ou croyaient observer.

L'existence de traditions autochtones concernant la parenté, les rôles de genre ou les rites doit être étudiée dans des sociétés précisément identifiées. Il ne faut pas déduire d'un seul témoignage un modèle valable pour toutes les populations américaines avant la colonisation.

Les accusations de « déviance » ont parfois servi à légitimer la domination coloniale. Il faut donc distinguer le vocabulaire de la source, la pratique décrite, sa fiabilité et les usages politiques qui en furent faits.

7. Océanie : transformation, résistance et diversité

Les sociétés océaniennes ont connu des systèmes de parenté et des représentations du corps variés. Leur documentation combine parfois traditions orales, archives coloniales, enquêtes anthropologiques et observations contemporaines. Ces sources ne sont pas équivalentes et doivent être localisées.

Les transformations sous l'effet des missions chrétiennes et des administrations coloniales ne furent pas simplement des substitutions instantanées de normes. Les résistances, réinterprétations et adaptations doivent être étudiées à partir des acteurs concernés.

Une comparaison mondiale responsable cherchera des points de dialogue sans établir un classement de civilisations selon une prétendue supériorité sexuelle.

Études documentaires — Quatre terrains, quatre sortes de preuves

Inde septentrionale, XIXe siècle : quand l’administration coloniale définit ses catégories. Dans son ouvrage Governing Gender and Sexuality in Colonial India (2019), Jessica Hinchy montre comment les autorités britanniques ont produit une connaissance administrative des groupes désignés comme hijras. Les enquêtes de police, les classifications de recensement et les dispositions du Criminal Tribes Act de 1871 n’étaient pas de simples descriptions neutres : elles servaient aussi à surveiller des activités, contrôler les déplacements et limiter la visibilité publique de personnes considérées comme marginales. La chercheuse souligne que cette entreprise ne se résume pas à une confrontation uniforme entre des normes européennes et une tradition indienne tolérante : des élites locales et des intérêts administratifs y ont également participé. [CM05][CM06]

Dans ce cas, les mots employés par un fonctionnaire sont des sources sur le pouvoir colonial autant que des informations sur le groupe décrit. Ils ne donnent pas directement accès à la manière dont chaque personne se comprenait elle-même. Il est tout aussi imprudent de projeter l’identité contemporaine « transgenre » sur l’ensemble des personnes consignées dans les registres que de traiter le vocabulaire juridique colonial comme un portrait fidèle de la diversité des expériences locales.

Samoa, XXe–XXIe siècles : les catégories évoluent avec la société. Les recherches anthropologiques de Jeannette Marie Mageo (1992) et de Johanna Schmidt (2003) abordent les fa’afafine dans les transformations de la société samoane. Mageo étudie les performances sociales et les jeux de rôles ; Schmidt insiste sur les rapports entre travail familial, mondialisation et réappropriation de catégories contemporaines de genre et de sexualité. Leurs études ne décrivent pas une identité figée depuis la nuit des temps. Elles montrent au contraire que les représentations et les formes de vie changent, sans se laisser réduire à une opposition simple entre tradition « pure » et modernité importée. [CM07][CM08]

Les résumés éditoriaux de ces travaux sont identifiés ; leurs textes intégraux doivent encore être confrontés, en particulier pour restituer les paroles des personnes concernées et ne pas faire de l’interprétation d’un ethnographe la voix de toute une communauté. Le terme fa’afafine ne peut pas être remplacé sans perte par une désignation occidentale unique.

Hawaï : l’histoire orale apporte une voix distincte de l’archive administrative. L’ouvrage collectif dirigé par Stephanie Nohelani Teves, The Mahele of Our Bodies, publié en mars 2025 par University of Hawai‘i Press, réunit dix récits de vie de personnes âgées autochtones hawaïennes dont les parcours comprennent différentes expériences māhū ou LGBTQ. Les périodes évoquées incluent la transition d’Hawaï au statut d’État américain, les milieux culturels et artistiques, l’épidémie de VIH et les mobilisations des dernières décennies du XXe siècle. Les entretiens édités donnent accès à des voix trop peu visibles dans des archives de gouvernement. [CM09]

Mais dix trajectoires ne constituent ni une statistique nationale ni une preuve directe sur l’ensemble des pratiques précoloniales. Ces entretiens n'ont pas été consultés intégralement dans le présent chantier : aucune parole individuelle ne doit leur être attribuée sur la seule foi de la notice de l'éditeur. Une histoire de la sexualité et des genres gagne à confronter une mémoire personnelle, la langue locale, les traditions transmises et les dossiers d’archives.

Amérique du Nord : dater le nom qui rassemble sans inventer une tradition uniforme. Le National Museum of the American Indian de la Smithsonian Institution explique que le terme contemporain Two-Spirit a été proposé en 1990, lors d’une rencontre intertribale à Winnipeg. L’article d’Anya Montiel (2021) souligne qu’il s’agit d’un terme issu de communautés autochtones, mais que des personnes préfèrent également des noms propres à leurs nations et à leurs langues. L’appellation rassemble aujourd’hui certaines expériences de genre, de vie communautaire et de spiritualité ; elle ne correspond pas à un mot qui aurait été utilisé par toutes les populations autochtones avant la colonisation. [CM10]

Attribuer rétroactivement une même pratique cérémonielle à « tous les peuples amérindiens » reviendrait à fabriquer l’homogénéité que le chapitre veut justement éviter. L’approfondissement historique exige de nommer le peuple, la langue, le lieu et la période documentés, puis de distinguer l’archive missionnaire, la parole communautaire et les travaux contemporains.

Conclusion de ces études. Ces quatre ensembles ne constituent pas une nomenclature mondiale des identités. Ils illustrent quatre modes de preuve : archive de pouvoir, enquête ethnographique, histoire orale et démarche muséale portée par des voix autochtones. Leur rapprochement n’impose aucune conclusion théologique sur la norme morale des relations. Il permet seulement de décrire avec davantage de précision ce que les sources disent — et ce qu’elles ne peuvent pas démontrer. Le dossier H11 du chantier scientifique précise les documents et les limites propres à chaque cas.

8. L'apport critique de la comparaison

Comparer les sociétés permet de reconnaître que des catégories que nous jugeons spontanément naturelles peuvent avoir une histoire culturelle. Cela ne prouve pas que toutes les pratiques seraient acceptables ni que les régularités biologiques seraient fictives. La comparaison montre la diversité des institutions et des interprétations, non l'absence de critères éthiques.

La diversité observée ne décide pas, à elle seule, de la vérité d'une doctrine. Elle oblige plutôt la réflexion théologique à reconnaître ce qui relève de l'histoire des sociétés, des catégories forgées pour les décrire et du discernement proprement religieux.

Conclusion — Une histoire mondiale doit aussi savoir ce qu'elle ignore

La documentation mondiale demeure inégale. Quelques enquêtes situées et attribuées apprennent davantage qu'un portrait prétendument exhaustif des continents. Les dossiers disponibles contestent déjà plusieurs simplifications ; leurs lacunes ne sont pas cachées, car une histoire mondiale n'est crédible qu'à la mesure de ce qu'elle peut démontrer.


Sources et lacunes

Réserve documentaire : quatre cas supplémentaires sont désormais situés, attribués et référencés. Les pages d'éditeur, résumés et extraits accessibles ne remplacent cependant pas la lecture intégrale de toutes les études ni la collation des archives originales. Ce chapitre doit encore passer une relecture historique indépendante avant son édition comme étude de référence.