Volume XLI · chapitre 12

Lumières, XIXe siècle et nouvelles catégories sexuelles

Édition numérique · Octobre 2026

Ouverture — Les mots modernes ont une histoire

Les catégories modernes d'orientation sexuelle, de santé sexuelle et de comportement pathologique ne sont pas apparues d'un seul coup. Entre les Lumières, les transformations des droits et le XIXe siècle, les médecins, les juristes, les philosophes et les militants ont développé de nouvelles façons de classer des actes et de comprendre des individus.

Cette histoire ne doit pas être racontée comme le passage automatique de l'ignorance à la science. Des classifications ont contribué à rendre certaines expériences visibles et à contester des sanctions ; elles ont également parfois introduit une pathologisation et de nouvelles formes de contrôle social.

1. Moralité, droit et vie privée

Les débats des Lumières ont remis en discussion certaines justifications de l'autorité religieuse et des sanctions civiles. Toutefois, les réformes ne furent ni simultanées ni uniformes. Les États ont conservé des droits distincts du mariage, des restrictions sur la sexualité et des conceptions variables de l'autonomie familiale.

La dépénalisation de certains comportements dans un territoire ne signifie pas qu'ils étaient acceptés socialement, ni que les personnes concernées bénéficiaient d'une égalité de droits. À l'inverse, la présence d'une sanction pénale n'établit pas la fréquence de son application.

La loi française de 1791 et la chronologie des nouveaux termes employés par Kertbeny ont été rapprochées dans le dossier H12, sans les confondre avec l'histoire des représentations dans toute l'Europe. Un droit national et la diffusion d'un mot ne suivent pas nécessairement une trajectoire uniforme.

Étude de cas — 1791 en France : un code pénal nouveau, une surveillance persistante

Le Code pénal adopté en septembre 1791 par l'Assemblée nationale constituante ne reprend pas l'incrimination de « sodomie » de l'ancien droit. Le texte législatif est identifié dans les Archives parlementaires pour la séance du 25 septembre 1791 ; une édition imprimée contemporaine est également répertoriée par la Bibliothèque nationale de France. Les dispositions relatives aux violences et à d'autres infractions sexuelles subsistent : on ne saurait interpréter cette absence d'incrimination comme une suspension générale du droit pénal en matière de sexualité. [SX05][SX06]

Le sens historique de cette transformation réside dans ce que le droit cesse de qualifier pénalement comme tel, plutôt que dans une déclaration positive d'égalité entre personnes ayant des relations avec un partenaire de même sexe. Thierry Pastorello, dans une étude publiée en 2010, relève que ce changement s'inscrit dans une évolution des pratiques répressives : les dispositions pénales se modifient tandis que la police continue à surveiller certaines conduites et que la stigmatisation demeure. [SX07]

Une étude de Julian Jackson sur la France entre la Révolution et le régime de Vichy confirme qu'une dépénalisation ne se confond ni avec l'absence de surveillance policière ni avec la pleine reconnaissance des relations dans la société. Un recueil de documents du XVIIIe siècle édité par Jeffrey Merrick montre notamment l'intérêt de comparer archives de police, représentations littéraires et appels à des réformes juridiques ; sa présentation et son sommaire sont identifiés, mais les pièces individuelles doivent encore être consultées avant toute citation de leur contenu. [SX08][SX11]

Leçon de méthode. Si l'historien se contente du Code, il peut annoncer que toute répression a disparu ; s'il ne lit que les archives policières, il peut sous-estimer la transformation du cadre pénal. Les deux types de documents doivent être examinés ensemble, à la bonne échelle territoriale, et avec une distinction entre faits prouvés, accusations et représentations.

2. La médecine se saisit de la sexualité

Au XIXe siècle, médecins et psychiatres ont progressivement consacré davantage d'attention aux comportements sexuels, aux fonctions corporelles et aux expériences considérées comme atypiques. Ce mouvement a produit des observations et des typologies, mais aussi des jugements normatifs parfois déguisés en constatations médicales.

Le développement de la sexologie n'est donc ni entièrement émancipateur ni uniquement répressif. Des auteurs ont critiqué la criminalisation ou l'humiliation des personnes ; d'autres ont consolidé des catégories pathologisantes qui seront ultérieurement réexaminées.

L'historien doit distinguer ce que les auteurs pouvaient établir empiriquement de ce qu'ils supposaient à partir des valeurs de leur époque.

3. L'apparition des catégories d'orientation

Les termes « homosexualité » et « hétérosexualité » ont une histoire moderne ; leur emploi n'est pas celui des citoyens grecs ou romains, ni des auteurs bibliques. Leur diffusion accompagne des discussions médicales, juridiques et politiques sur les comportements et les identités.

Une catégorie peut permettre à une personne de se reconnaître ou de revendiquer des droits. Elle peut aussi devenir une étiquette imposée de l'extérieur. Il serait réducteur d'affirmer que les attirances entre personnes de même sexe commencent avec le mot qui sert à les décrire ; il serait tout aussi incorrect de faire de chaque figure ancienne un porteur de cette identité moderne.

Au cours du XXe siècle, les enquêtes sur les comportements et les observations physiologiques ont déplacé les questions autrefois dominées par les recueils de cas cliniques, sans effacer tous les présupposés hérités du siècle précédent.

Étude de cas — Kertbeny et Ulrichs : des mots nouveaux, des interprétations rivales

Les noms de Karl Maria Kertbeny et de Karl Heinrich Ulrichs montrent comment un vocabulaire nouveau se forme au croisement du débat juridique et de l'expérience des personnes. Le Kunstmuseum Basel a consacré, en 2026, une exposition à la naissance des classifications modernes du désir entre personnes de même sexe ; sa présentation rappelle que l'échange de lettres entre Kertbeny et Ulrichs précède les deux brochures anonymes de 1869 dans lesquelles Kertbeny diffuse notamment le terme « homosexuel ». Une recherche bibliographique récente oblige toutefois à distinguer la première impression de ce terme de celle du mot « hétérosexuel ». La chronologie muséale du Fashion Institute of Technology situe un emploi des termes dans une correspondance de 1868. Il faut ainsi séparer l'usage privé d'un mot de sa publication imprimée. [SX09][SX10]

Les deux interlocuteurs n'élaborent pas une doctrine identique. Ulrichs envisage des désirs qu'il considère innés et recourt à la notion d'un « troisième sexe » ; Kertbeny insiste, dans la présentation du Kunstmuseum Basel, sur les droits humains et la liberté de disposer de ses sentiments, sans faire dépendre le droit d'une identité biologique définie une fois pour toutes. L'enjeu est donc plus riche qu'une simple opération d'invention lexicale : qui peut être juridiquement protégé, selon quels arguments, et quel coût peut avoir la définition d'une minorité comme catégorie particulière ? [SX09]

L'adoption progressive des mots par les médecins, juristes et militants ne garantit pas la stabilité de leur sens. Une expression employée pour défendre une liberté peut être appropriée dans une classification psychiatrique qui lui donne une nouvelle portée. L'historien doit lire les textes datés avant de rapprocher un argument de Kertbeny d'une catégorie diagnostique du XXe siècle. Une autre précaution concerne l'étymologie : le grec homos, « même », dans le composé moderne, n'établit aucune filiation directe entre une identité contemporaine et les catégories sociales de l'Antiquité.

Réserve de preuve. Les notices d'exposition permettent de situer la correspondance, les protagonistes et les brochures de 1869. Elles ne dispensent pas de consulter les lettres manuscrites et les imprimés allemands originaux pour établir une citation littérale ou trancher toute nuance d'interprétation. Le dossier H12 conserve ces niveaux de preuve séparés.

Une correction bibliographique : la première impression des deux termes ne coïncide pas nécessairement

La documentation de l'exposition de Bâle attribue aux brochures anonymes de Kertbeny en 1869 l'apparition publique des deux néologismes. Il s'agit d'un repère de vulgarisation, qu'il faut désormais rapprocher d'une enquête bibliographique spécialisée. Dans une note publiée dans le Journal of Homosexuality (2021), Diederik F. Janssen indique que l'emploi privé du couple « homosexuel / hétérosexuel » est attesté dans la correspondance de 1868, mais que les deux brochures de Kertbeny de 1869 n'emploient pas le terme « hétérosexuel ». Il relève deux ouvrages imprimés de 1871, attribués à Daniel von Kászony, où figurent ensemble les noms et les adjectifs allemands correspondants ; il signale aussi une attestation imprimée possible de « homosexuel » dès 1868 ou le début de 1869 sous pseudonyme. [SX12]

Cette révision oblige à distinguer invention lexicale, lettre privée, premier imprimé connu et diffusion publique. Elle ne réduit pas le rôle de Kertbeny, dont les brochures de 1869 comptent dans le débat juridique, mais interdit d'écrire que ces brochures contiennent nécessairement les deux termes. Jonathan Ned Katz, dans sa chronologie fondée notamment sur les travaux de Manfred Herzer, date du 6 mai 1868 une lettre où Kertbeny emploie les deux mots : le fac-similé et la transcription allemande en ont été publiés par Herzer en 1987, sans que ce chantier les ait directement collationnés. [SX13]

Ces résultats reposent ici sur le résumé académique de Janssen et la notice historique de Katz, et non sur la lecture directe des deux imprimés de Kászony ou de la lettre manuscrite. Ils doivent être conservés avec cette réserve explicite plutôt que transformés en nouvelle affirmation d'antériorité absolument définitive.

4. Havelock Ellis et les courants de réforme

Havelock Ellis figure parmi les auteurs qui ont contribué à déplacer l'étude des comportements sexuels hors du seul champ pénal et moral. Ses travaux, comme ceux d'autres médecins et militants de son époque, doivent être lus à l'intersection de la recherche et des débats sociaux.

Il ne faut pas interpréter toute contestation de la pathologisation comme une connaissance scientifique déjà stabilisée. Les classifications d'Ellis et de ses contemporains contiennent des conceptions datées qui réclament un examen critique.

Un historien de la sexologie doit montrer comment une observation, une hypothèse et un programme politique peuvent cohabiter chez un même auteur sans être équivalents.

5. Krafft-Ebing et la classification pathologique

La Psychopathia Sexualis de Richard von Krafft-Ebing, publiée à la fin du XIXe siècle, constitue un jalon de la psychiatrisation des comportements sexuels. Le livre a contribué à organiser un vocabulaire médical et juridique qui pouvait traiter certaines pratiques comme symptômes ou troubles. [SX01]

Le travail historique ne doit ni reprendre ces classifications comme vérité clinique actuelle, ni attribuer à un seul auteur toute la médecine de son temps. Il faut examiner leurs fondements, leurs effets sur les personnes et leurs révisions ultérieures.

La différence entre orientation, préférence et conduite répréhensible apparaît ici comme un problème que les classifications médicales ont souvent traité de manière insatisfaisante.

6. Féminismes, contrôle des naissances et double morale

Les transformations industrielles, urbaines et familiales du XIXe siècle ont suscité des débats sur le travail féminin, la maternité, la prostitution, la prostitution contrainte et la santé publique. Les mouvements féministes ont discuté les droits matrimoniaux, la capacité juridique et les normes imposées différemment aux femmes et aux hommes.

Mais il n'existe pas un seul féminisme, pas davantage qu'un seul projet de réforme sexuelle. Certaines campagnes ont valorisé la retenue morale ; d'autres ont revendiqué davantage de liberté personnelle. La réduction de cette pluralité à une opposition entre tradition et modernité effacerait les conflits internes.

Le dossier précis sur la contraception, le droit au divorce et les droits politiques sera développé au chapitre 14.

7. Sexualité et colonialisme scientifique

Les catégories médicales et anthropologiques modernes ont parfois été mises au service de classifications raciales et de jugements de valeur sur les sociétés colonisées. La transformation de pratiques sexuelles en « faits scientifiques » pouvait dissimuler des présupposés européens.

L'histoire doit donc analyser la manière dont les méthodes de mesure, les enquêtes et les archives définissent leurs objets. Les réflexions historiographiques sur l'anthropologie de la sexualité montrent la nécessité d'interroger la position du chercheur et ses catégories. [SX02]

La critique de ces biais ne doit pas conduire à rejeter les méthodes scientifiques comme telles ; elle invite à mieux expliciter leurs limites et leurs conditions de validation.

8. La tension entre médecine et morale

Au seuil du XXe siècle, les catégories sexuelles sont travaillées à la fois par des pratiques thérapeutiques, des décisions de justice et des revendications sociales. Il est impossible de raconter cette histoire comme une simple disparition du religieux au profit du médical : les normes morales continuent d'influencer les savants, tandis que les arguments médicaux transforment les controverses sociales.

Le lecteur du Corpus doit pouvoir repérer une erreur de diagnostic, un changement de droit et une divergence morale comme trois faits différents. Une catégorie médicale abandonnée ne peut être réintroduite au seul motif qu'un texte confessionnel exprime un jugement négatif sur un comportement.

Dossier critique — Décrire l'évolution des diagnostics sans anachronisme

Une difficulté de l'histoire de la sexualité tient à ce que l'autorité médicale ne reste pas identique à elle-même. Les classifications issues de l'époque contemporaine ont parfois présenté comme trouble une conduite ou une orientation, avant de modifier leurs catégories à la lumière de débats scientifiques et professionnels. Le changement ne doit être raconté ni comme la découverte tardive d'une réalité connue depuis toujours, ni comme un acte purement arbitraire : il faut étudier la terminologie, les critères, les institutions et les raisons avancées pour chaque décision.

La chronologie de l'American Psychiatric Association est particulièrement instructive. Après la décision de 1973, le DSM-II révisé en 1974 n'inscrit plus l'homosexualité comme catégorie générale de trouble ; la catégorie de « perturbation de l'orientation sexuelle » lui succède. Le DSM-III de 1980 emploie encore celle d'« homosexualité égodystonique » et le DSM-III-R de 1987 supprime à son tour cette entrée spécifique. Dire que tout vocabulaire psychiatrique associé à l'orientation disparaît instantanément en 1973 serait inexact. Une histoire rigoureuse conserve cette transition et les problèmes qu'elle laisse apparaître. [SX04]

Ces transformations ne dictent pas les enseignements religieux. Elles limitent toutefois ce qu'un auteur peut soutenir comme diagnostic scientifique. Affirmer qu'une orientation constituerait en elle-même une maladie réclamerait une démonstration clinique indépendante de son éventuelle condamnation morale. Inversement, le rejet d'une pathologisation n'impose pas à toutes les traditions une doctrine unique du mariage. Cette distinction protège la précision des deux livres et permet d'analyser les conflits d'autorité entre médecine, droit et religion sans les escamoter.

Conclusion — Nommer les personnes change les possibilités de leur histoire

L'émergence des classifications modernes a permis de documenter certaines expériences, mais elle a également créé de nouveaux cadres de contrôle. Le XIXe siècle transmet ainsi au XXe siècle une situation paradoxale : la sexualité devient plus visible pour la science, sans être nécessairement mieux comprise.

Le prochain chapitre abordera la sexologie comme discipline d'enquête, les innovations méthodologiques et leurs propres limites.


Sources

Réserve documentaire : le Code pénal de 1791, les travaux historiographiques et la documentation de l'exposition bâloise sont identifiés et contextualisés. Restent à dépouiller les pièces de police de Paris et à collationner directement la correspondance de 1868 et les brochures allemandes de 1869 avant toute citation critique détaillée.