Volume XLI · chapitre 17

Institutions religieuses, emprise et dissimulation

Édition numérique · Octobre 2026

Ouverture — L'autorité peut protéger ou rendre vulnérable

Une institution religieuse peut offrir un réseau de solidarité, une éducation, une parole de consolation et un cadre de protection. Elle peut aussi concentrer un pouvoir particulier : celui qui parle « au nom de Dieu » ou de la conscience reçoit parfois une confiance qu'aucune autorité ordinaire ne possède. Lorsque ce pouvoir se transforme en emprise, la violence peut prendre une dimension supplémentaire. La personne victime ne se sent pas seulement dominée par un individu ; elle peut croire que sa résistance contredit la volonté divine ou risque de la couper de sa communauté.

Ce chapitre examine des mécanismes attestés par des enquêtes documentaires contemporaines, sans les attribuer indistinctement à toutes les Églises ou à toutes les religions. Il ne confond pas la foi et l'abus, la discipline spirituelle librement consentie et la coercition, l'autorité légitime et le pouvoir sans contrôle.

1. Une violence dont le silence est parfois organisé

Un agresseur peut profiter de sa réputation, de sa fonction d'enseignant, de ministre du culte ou de dirigeant. Mais la question institutionnelle commence véritablement lorsque des responsables sont avertis, lorsqu'une procédure est contournée ou lorsque l'intérêt collectif invoqué prend le pas sur la protection concrète des personnes. La violence cesse alors d'être examinée seulement comme faute individuelle : elle révèle les choix, les omissions et les responsabilités d'une organisation.

La Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église catholique en France (CIASE), qui a rendu son rapport final en octobre 2021 sur la période 1950–2020, documente cette dimension structurelle en articulant témoignages, archives et travaux de recherche. Il convient d'utiliser son rapport en vérifiant les méthodes, les estimations et les débats de réception plutôt qu'en citant des chiffres isolés sans leur définition. [R01]

La commission britannique IICSA a également étudié les politiques de protection des enfants au sein de diverses organisations religieuses en Angleterre et au pays de Galles. Son rapport de septembre 2021 ne se limite pas à une confession. Il attire l'attention sur les contrôles de personnes, les dispositifs de protection et la gestion des risques. [R02]

Une enquête chiffrée à ne pas confondre avec un inventaire judiciaire

Le rapport de la CIASE, rendu public en France le 5 octobre 2021 sur la période 1950–2020, permet désormais d'étayer le raisonnement. L'équipe conduite par Nathalie Bajos a réalisé pour l'enquête une étude en population générale auprès de 28 010 adultes. Selon la présentation officielle de l'Inserm, l'extrapolation aboutit à environ 216 000 personnes ayant été victimes lorsqu'elles étaient mineures de violences sexuelles attribuées à des clercs ou religieux catholiques. Le périmètre élargi, incluant les personnes laïques intervenant dans les institutions catholiques, conduit à une estimation d'environ 330 000 victimes. Il s'agit de résultats statistiques estimés, non de dossiers pénaux individuellement vérifiés et clos. [R05]

L'estimation du nombre d'auteurs présumés issue d'archives relève d'une autre méthode ; diviser un nombre extrapolé de victimes par un inventaire archivistique d'auteurs présumés fabriquerait une moyenne sans valeur. La CIASE a répondu en 2022 à des critiques méthodologiques : cet échange ne doit être ni dissimulé ni présenté comme une réfutation définitive de l'ensemble de l'enquête. Les intervalles d'incertitude demeurent attachés à leurs estimations respectives. [R06]

L'enquête britannique IICSA du 2 septembre 2021 porte sur un autre objet : les politiques de protection de l'enfance dans diverses communautés religieuses en Angleterre et au pays de Galles. Ses recommandations ciblent notamment les procédures écrites, la formation obligatoire et la surveillance adaptée d'établissements éducatifs. Elle ne constitue pas un classement statistique de la dangerosité de chaque religion. Le dossier de recherche associé expose les périmètres. [R07]

Comparaison méthodologique avec l'étude pilote suisse

L'Université de Zurich a présenté le 12 septembre 2023 les résultats d'une enquête pilote menée dans le contexte de l'Église catholique en Suisse depuis le milieu du XXe siècle. Son équipe a documenté 1 002 cas, concernant 921 personnes victimes et 510 personnes accusées, sur la base d'archives institutionnelles et de témoignages. Ces trois nombres ne sont pas interchangeables : les chercheurs définissent un « cas » comme une configuration entre une personne concernée et une personne mise en cause, susceptible de recouvrir une agression unique ou des violences répétées pendant des années. Les 1 002 cas ne représentent donc ni 1 002 actes isolés ni 1 002 victimes différentes ; les 510 personnes mises en cause ne sauraient être décrites comme autant de personnes condamnées. Dans les dossiers examinés, environ 74 % des cas concernent des mineurs, 14 % des adultes et 12 % des personnes dont l'âge n'a pu être établi avec certitude. Ces proportions décrivent les cas retrouvés, pas la répartition nationale des abus. Les chercheurs signalent des archives non dépouillées et des destructions documentaires attestées dans deux diocèses. Leur rapport mentionne séparément 30 situations avec un lien institutionnel suisse mais des faits survenus à l'étranger : elles ne doivent pas être ajoutées sans justification aux 1 002 cas retenus. L'université souligne que l'enquête pilote n'épuise pas l'ensemble des situations historiques. [R08][R09]

Ces observations ne peuvent pas être comparées directement aux estimations françaises de la CIASE. La CIASE a mobilisé une enquête en population générale auprès de 28 010 adultes et obtenu une estimation de 216 000 personnes victimes durant leur minorité du fait de clercs ou religieux sur la période 1950–2020, et de 330 000 en ajoutant les personnes intervenant comme laïques en contexte ecclésial. L'intervalle de confiance à 95 % indiqué pour la première estimation est de 165 000 à 270 000, et non un intervalle applicable indistinctement au total élargi. Les résultats zurichois sont des cas retrouvés dans un corpus d'archives et de témoignages ; une extrapolation et un inventaire documentaire n'établissent pas les mêmes affirmations. [R01][R08]

Le troisième travail, IICSA, ne produit pas davantage de dénominateur commun. Son enquête thématique du 2 septembre 2021 sur les organisations religieuses d'Angleterre et du pays de Galles porte essentiellement sur les dispositifs de protection de l'enfance. Ses recommandations prévoient notamment des politiques écrites, des procédures relatives aux révélations d'abus et une formation obligatoire régulière des responsables et des personnes travaillant avec des mineurs. Une recommandation ne constitue pas, à elle seule, la preuve d'une mise en œuvre ultérieure. [R02][R07]

L'intérêt de rapprocher les enquêtes n'est donc pas de classer les pays à partir des nombres bruts. Il est d'étudier ce que l'on peut documenter sur les responsabilités institutionnelles, les obstacles au signalement, la conduite des enquêtes et la protection effective des personnes. Le problème examiné est celui de la violence et de l'exercice du pouvoir, non d'une orientation sexuelle ou d'une identité de genre ; il serait scientifiquement infondé de confondre ces catégories.

Ce qu'apporte une comparaison méthodologiquement honnête

France : la statistique estime une population de personnes victimes et explicite l'incertitude d'un sondage ; les archives éclairent autrement la conduite des responsables. Angleterre et pays de Galles : l'enquête porte sur la protection de l'enfance au sein de plusieurs traditions et sur des recommandations de gouvernance, sans prévalence comparative. Suisse : l'étude pilote inventorie les situations qui ont pu être documentées et met en évidence les limites des archives, sans mesure représentative du pays.

La comparaison détaillée des champs, unités et références figure dans le dossier H17, accessible depuis l'appareil critique de cette page. La convergence sur les devoirs de protection ne dispense pas de démontrer chaque fait ni de distinguer la personne mise en cause de celle qui a été condamnée.

2. Emprise spirituelle et abus de conscience

L'emprise religieuse ne se définit pas par la simple intensité d'une croyance ou par l'existence de règles strictes. Elle apparaît lorsqu'une autorité utilise des ressources spirituelles pour empêcher le discernement, isoler une personne, lui imposer le secret, dicter ses décisions intimes ou délégitimer sa résistance.

Une menace de perte du salut, un usage sélectif de l'obéissance, un appel au « pardon immédiat » ou la culpabilisation d'une victime peuvent empêcher l'expression d'un refus. L'analyse ne doit pas attribuer ces conduites à l'ensemble des responsables spirituels ; elle doit rechercher des faits précis, des témoignages et des procédures.

L'expression « abus de conscience » a elle-même des usages variables selon les traditions et les enquêtes. Le chapitre l'emploie comme catégorie descriptive à définir dans chaque dossier, et non comme diagnostic permettant de condamner sans preuve une communauté.

3. Honte, peur et difficultés de signalement

Dans certaines affaires documentées, les personnes victimes ont redouté d'être accusées de mensonge, de provoquer un scandale ou d'être éloignées de leur communauté. Les enfants peuvent ne pas disposer du vocabulaire nécessaire pour décrire ce qu'ils subissent. La reconnaissance sociale d'un responsable religieux peut compliquer la crédibilité accordée à leur parole.

Les analyses britanniques issues du projet de témoignages de l'IICSA relèvent la place de la honte, de l'autorité et de la révérence envers l'institution dans les obstacles au signalement. Les travaux français de la CIASE examinent d'autres formes de silence et de dissimulation dans leur contexte historique. [R01][R03]

La difficulté de parler ne prouve pas à elle seule une agression précise. En revanche, un système de protection qui exige du mineur qu'il apporte seul une preuve parfaite avant d'être écouté manque à sa fonction première de prévention.

4. Déplacer un responsable n'est pas protéger les personnes

Une institution confrontée à une accusation peut être tentée de protéger sa réputation, d'éviter une procédure publique ou de gérer le dossier par un arrangement interne. Or le changement d'affectation d'une personne mise en cause, s'il n'est accompagné ni d'une évaluation indépendante ni de mesures adaptées, ne répond pas nécessairement au risque pour les tiers.

Les rapports d'enquête permettent de discuter les contrôles de recrutement, le traitement des accusations, les canaux de signalement, le suivi des situations et les politiques de prévention. [R02][R03] Il ne faut pas en déduire que toutes les accusations sont établies : la protection des victimes et le respect des droits procéduraux doivent être pensés ensemble. Cette articulation demande des institutions capables de documenter et de faire examiner leurs décisions.

5. La confusion entre pardon, silence et justice

La demande chrétienne de pardon est l'une des notions susceptibles d'être instrumentalisées de manière grave. Elle peut devenir un moyen de faire porter à la personne agressée le poids du retour à l'ordre apparent. Dire à quelqu'un qu'il doit pardonner immédiatement pour que la communauté retrouve sa paix revient à déplacer la responsabilité de l'agresseur vers la victime.

Une distinction est indispensable : le pardon relève du chemin personnel et spirituel ; la protection d'autrui, le signalement, la vérité factuelle, la réparation et la justice appartiennent à d'autres obligations. Ces dimensions peuvent interagir sans se remplacer. Une réconciliation authentique ne peut être fabriquée par décret hiérarchique.

Ce point mérite une étude théologique propre, à partir des textes évangéliques sur l'accueil des petits, la responsabilité des responsables et la correction fraternelle. La seule invocation de Matthieu 18 ne suffit pas à établir un protocole judiciaire ou médical de prise en charge des abus.

6. Discipline religieuse et consentement

Une communauté peut choisir une discipline sexuelle exigeante, des règles d'engagement ou la pratique du célibat. Ces options, lorsqu'elles sont librement assumées et conformes aux droits, ne sont pas équivalentes à une violence sexuelle. Ce qui réclame l'examen est la possibilité réelle d'adhérer, de questionner, de quitter ou de refuser une relation imposée.

Il serait méthodologiquement incorrect d'attribuer automatiquement les violences sexuelles au célibat religieux ou, inversement, d'affirmer qu'un idéal de chasteté suffirait à prémunir une organisation contre les abus. Les enquêtes documentaires montrent l'importance des structures de responsabilité, des rapports hiérarchiques et des pratiques de contrôle.

7. Ce que les enquêtes ne permettent pas de dire

Le rapport de la CIASE documente une population, une période, une institution et des méthodes précises. Le rapport britannique IICSA couvre d'autres contextes et repose sur des démarches distinctes. Comparer sans précaution des nombres de victimes, de signalements ou de responsables entre les deux études produirait une fausse précision.

De même, l'existence d'abus dans des institutions religieuses n'autorise pas à conclure que la religion serait par nature une violence. Une analyse causale sérieuse doit examiner les conditions de pouvoir, les protections absentes, les mécanismes d'alerte et leurs échecs.

Une décision institutionnelle établie peut faire l'objet d'une critique sévère sans transformer tous les croyants en responsables collectifs. La précision de l'accusation protège à la fois la force de la critique et les personnes que les généralisations atteindraient injustement.

8. Une communauté responsable : critères concrets

Une institution soucieuse des personnes devrait pouvoir montrer des politiques lisibles de protection de l'enfance, une formation des responsables, un traitement indépendant des signalements, une traçabilité des décisions, des mesures provisoires proportionnées lorsque la sécurité l'exige et un accès à des professionnels extérieurs. Elle devrait également documenter les limites de sa propre compétence : un accompagnant spirituel ne remplace pas un clinicien, un enquêteur ni un juge.

Ce sont des critères de gouvernance, pas une déclaration automatique de conformité. L'examen doit porter sur leur application réelle et sur la possibilité offerte aux personnes de s'exprimer sans représailles.

Conclusion — L'autorité n'est pas dispensée de rendre des comptes

L'unité des croyants ne se construit pas autour d'un silence imposé. Elle suppose que les communautés puissent reconnaître leurs propres fautes et protéger ceux qui leur sont confiés. Quand l'institution prétend défendre une doctrine du corps tout en refusant d'examiner les atteintes aux corps, elle compromet la crédibilité même de son enseignement moral.

La portée de cette exigence demeure délimitée : elle ne prétend pas trancher à elle seule les débats doctrinaux sur la sexualité. Elle demande à toute communauté qui se dit protectrice de pouvoir montrer comment elle accueille la parole des personnes lésées et rend compte de ses propres décisions.


Sources et limites

Réserves : le résumé officiel de la CIASE et les présentations universitaires suisses ont été confrontés, mais les annexes statistiques détaillées et les dossiers individuels ne sont pas collationnés ici. Les études ne permettent pas de déduire la prévalence nationale suisse à partir des cas recensés, ni de classer des traditions religieuses à partir de nombres issus de méthodes différentes.