Corpus Savoy · Volume 44 · Lecture anticipée

Le Royaume de Dieu

Chapitre 3. Daniel : les empires et la puissance qui ne passe pas

1. Un pouvoir représenté comme une succession, non comme une fatalité

Le chapitre précédent s’est arrêté sur une pluralité de poèmes où Dieu règne, où l’autorité humaine doit rendre justice et où le pouvoir royal peut être mis en crise. Le livre de Daniel pose la question dans un autre dispositif : que devient l’espérance d’une souveraineté juste lorsque des puissances successives semblent gouverner le monde et disposer du destin des peuples ?

Daniel ne répond pas par un traité moderne de philosophie politique. Son livre fait entendre des récits de cour, des songes, des visions nocturnes et des interprétations reçues dans un cadre céleste. Une statue dont les matériaux changent, des bêtes qui montent de la mer, un tribunal aux livres ouverts et un royaume annoncé comme indestructible composent un langage symbolique dans lequel l’histoire apparaît à la fois violente et limitée.

Il serait séduisant de transformer toutes ces images en une carte unique de l’avenir, dont chaque métal et chaque corne représenteraient des États encore à venir. Une telle démarche présume ce qu’elle veut démontrer : elle commence par le calendrier qu’elle souhaite trouver. Notre enquête prendra le chemin inverse. Nous partirons du récit, des désignations présentes dans le livre, des milieux historiques proposés par les chercheurs et des réceptions juives et chrétiennes qui ont réinterprété ces visions.

La première observation est simple : dans Daniel, aucun empire n’est souverain de façon ultime. Le pouvoir des rois s’exerce pendant un temps, parfois avec une brutalité extraordinaire. Le narrateur affirme néanmoins qu’il existe un jugement sur eux et que leur durée a une limite. Cette affirmation n’équivaut pas à une approbation indistincte de tous les régimes ni à une identification immédiate d’un gouvernement terrestre avec le Royaume de Dieu.

2. Le livre de Daniel : une composition à plusieurs époques et plusieurs langues

Un lecteur peut oublier que Daniel situe ses récits dans des cours anciennes tout en présentant une histoire de composition qui demeure discutée. Les récits mettent en scène Nabuchodonosor, Balthazar et Darius ; les recherches historico-critiques associent généralement les visions de Daniel 7–12 aux crises de la Judée sous la domination séleucide, notamment au IIe siècle avant notre ère. Il faut distinguer le temps où se déroule la narration, la formation des récits, la rédaction des visions et les copies qui les transmettent.

Un signe matériel et linguistique majeur confirme le caractère composite du dossier. Dans le texte massorétique reçu, Daniel 1 et le début de 2 sont en hébreu ; une large section allant de 2:4b à la fin du chapitre 7 est en araméen ; les chapitres 8–12 reviennent à l’hébreu. Cette disposition explique pourquoi les chapitres 2 et 7 peuvent être étudiés à la fois comme bornes d’un ensemble araméen et comme épisodes appartenant à des genres narratifs différents.

La Yale Bible Study souligne aussi les correspondances littéraires au sein de cette section : les chapitres 2 et 7 présentent quatre royaumes ; 3 et 6 racontent des délivrances ; 4 et 5 confrontent les souverains à leurs limites. On peut parler de structure en miroir comme hypothèse littéraire utile, sans déduire de cette symétrie que toutes les unités auraient nécessairement été composées par la même main au même moment.

Le problème des langues ne se résume pas à distinguer des mots hébreux et araméens. Daniel est aussi transmis dans des éditions grecques divergentes. Amanda M. Davis Bledsoe rappelle la coexistence de l’édition massorétique, de l’ancienne version grecque et de la tradition grecque habituellement dite « de Théodotion ». Olivier Munnich examine l’importance du papyrus 967, de variantes grecques et d’un ordre de chapitres particulier. Une comparaison en français fondée sur un seul témoin ne peut donc pas se présenter comme une collation complète de Daniel.

L’histoire de la rédaction ne rend pas le livre insignifiant pour le croyant. Elle rappelle simplement qu’une interprétation responsable doit exposer la différence entre la forme littéraire choisie par l’auteur ancien et une reconstruction historiographique moderne. Une conviction théologique peut ensuite discuter ces analyses ; elle ne gagne rien à les dissimuler.

3. Daniel 2 : le rêve d’une statue dont les matériaux se succèdent

Le chapitre 2 place le songe chez Nabuchodonosor. Une statue immense présente une tête d’or, une poitrine et des bras d’argent, un ventre et des cuisses de bronze, des jambes de fer et des pieds mêlant fer et argile. Puis une pierre détachée « sans mains » frappe les pieds ; l’ensemble des matériaux disparaît, et la pierre devient une montagne qui remplit la terre.

Le récit n’est pas seulement un spectacle destiné à impressionner un roi. Daniel affirme que la compréhension du songe ne vient pas des spécialistes de la cour mais du Dieu qui révèle les mystères. Dans un contexte où le souverain dispose du pouvoir de récompenser, de punir et de menacer les sages, cette revendication inverse l’ordre apparent de la connaissance : le roi a besoin d’une interprétation qu’il ne peut produire lui-même.

L’interprétation identifie explicitement Nabuchodonosor à la tête d’or (2:38). Trois royaumes lui succèdent, avec des qualités différentes ; le dernier porte l’image de la force et de la division. Le verset 44 annonce alors l’établissement par le Dieu des cieux d’un royaume qui ne sera jamais détruit. La Bible Savoy traduit l’affirmation de manière nette, mais il faut relire le contexte : un royaume éternel n’est pas présenté comme la simple amélioration graduelle de la dernière puissance humaine.

Que signifie la pierre détachée « sans mains » ? L’image peut suggérer une origine qui échappe à l’action politique ordinaire, et la construction narrative oppose la fragilité des matériaux à ce qui croît sans dépendre des moyens du roi. Il serait pourtant imprudent de traduire cette observation en un programme détaillé de non-violence ou, inversement, en justification immédiate d’une conquête militaire. Le texte parle aussi d’un écrasement violent. Ce contraste devra rester à l’analyse : il est précisément l’un des éléments difficiles de l’imagerie du Royaume.

Le métal et l’argile ne permettent pas non plus de dater indépendamment une succession historique sans connaître la perspective des auteurs. La dureté du fer, la richesse de l’or et l’impossibilité des matériaux à se mêler servent une narration du pouvoir. Il ne suffit pas d’attribuer à chaque symbole une valeur morale fixe pour expliquer les royaumes désignés.

4. Quels sont les quatre royaumes ? Deux grandes lectures historiques

La Yale Bible Study expose une reconstruction historico-critique fréquente : Babylone, Médie, Perse, puis Grèce. Selon cette lecture, le schéma reçoit un sens particulier dans le contexte hellénistique, et le quatrième empire est associé à la domination grecque et à ses héritiers. La séparation de Médie et de Perse comme deux royaumes de la série est éclairée par le personnage de Darius le Mède tel que Daniel le met en scène.

Une autre ligne de réception, répandue dans des traditions chrétiennes anciennes et postérieures, regroupe Mèdes et Perses comme un même empire ; elle obtient alors la série Babylone, Médo-Perse, Grèce, Rome. Ce n’est pas seulement une variante de nomenclature : la quatrième bête, le petit corne et les épisodes de la fin de l’histoire changent de référent. Des interprétations confessionnelles contemporaines continuent d’explorer cette lecture.

Le texte lui-même fournit des indications qu’il serait dangereux d’ignorer. Daniel 8:20–21 désigne expressément les rois de Médie et de Perse ainsi que le roi de Yavân, généralement compris comme la Grèce. Mais ces identifications du chapitre 8 ne résolvent pas mécaniquement chaque élément des chapitres 2 et 7, car les scènes et les dispositifs symboliques y diffèrent. Il faut exposer le raisonnement qui relie les textes plutôt que supposer l’existence d’un dictionnaire invariant de leurs images.

Un contrôle des formes massorétiques montre par ailleurs une distinction de langue qu'il ne faut pas perdre dans les renvois : Daniel 2:44 et 7:13–27 appartiennent à la section araméenne ; les noms de Médie et Perse et de Yavân en 8:20–21 sont écrits en hébreu. Leurs formulations éclairent la question des royaumes sans abolir la différence entre les visions et leurs interprétations.

Michael Segal, dans son étude sur les quatre royaumes, insiste sur la dimension chronologique et la fonction idéologique-théologique du motif. D’autres travaux, comme celui de C. C. Caragounis sur la quatrième bête, discutent précisément la rivalité entre identification grecque et romaine. La notice de Segal et le résumé de Caragounis ont été consultés ; leurs arguments intégralement paginés restent à examiner avant de fixer la bibliographie finale.

Le statut des lectures doit être écrit sans caricature : la reconstruction liée à Antiochos IV possède des arguments historiques forts dans la recherche critique ; les lectures romaines ou futuristes ont une histoire intellectuelle importante et demandent à être décrites correctement, sans devenir par principe des faits démontrés. La distinction des propositions, de leurs preuves et de leurs horizons confessionnels doit être visible du lecteur.

5. Daniel 7 : de la statue aux bêtes surgies de la mer

Le récit change avec Daniel 7. Daniel voit la mer agitée et quatre bêtes différentes. La dernière se distingue par sa force, son agressivité et la présence de cornes, dont une « petite » qui se met à parler de manière orgueilleuse. Là où la statue de Daniel 2 pouvait représenter la puissance dans sa splendeur matérielle, les bêtes de Daniel 7 soulignent son caractère prédateur.

Il serait trop facile de déduire que l’un des symboles est absolument favorable aux royaumes humains et l’autre absolument hostile. Les deux visions annoncent leur limite devant une souveraineté plus durable. La différence porte d’abord sur la situation narrative : dans le chapitre 2, Daniel explique le rêve d’un souverain ; dans le chapitre 7, il reçoit lui-même une vision troublante, et doit demander son interprétation.

L’épisode du tribunal est essentiel. Des trônes sont disposés, l’Ancien des jours siège, les livres s’ouvrent, et la domination de la bête est jugée. Les images de feu et de multitude servent une scène céleste, dont le langage emprunte à un monde ancien de cours souveraines et de jugements. Une lecture historique peut rapprocher cette scène des représentations religieuses du Proche-Orient ; une lecture théologique peut y reconnaître la justice divine. Il faut néanmoins distinguer l’image visible du jugement et les reconstructions sur les mythes qui ont pu l’inspirer.

Le verset 25 décrit une puissance qui cherche à changer « les temps et la loi », dans la restitution actuelle de la Bible Savoy. L’analyse critique relie souvent ce passage aux politiques d’Antiochos IV Épiphane et aux pressions exercées sur les pratiques religieuses juives au IIe siècle avant notre ère. La Yale Bible Study présente ce contexte de façon détaillée, notamment la contrainte sur le calendrier et les coutumes. Cela constitue une lecture historico-critique argumentée, non une identification faite explicitement par le texte lui-même avec le nom grec d’Antiochos.

Le chapitre 7 donne ainsi au Royaume un contraste moral plus acéré : l’empire ne se contente pas d’être provisoire, il se permet de persécuter. Une domination qui semble invincible voit pourtant sa prétention mise en jugement.

6. « Comme un fils d’homme » : une expression, plusieurs interprétations

Daniel 7:13 présente « comme un fils d’homme » venant avec les nuées et approchant l’Ancien des jours. Au verset 14, cette figure reçoit domination, gloire et royaume. Les versets 18, 22 et 27 disent ensuite que les saints du Très-Haut ou leur peuple reçoivent le royaume. L’ensemble est assez précis pour fonder un débat, mais suffisamment complexe pour résister à une identification simpliste.

Une première lecture considère la figure humaine comme représentation collective du peuple fidèle persécuté : le contraste avec les bêtes symboliserait un pouvoir authentiquement humain opposé à la violence des empires. Maurice Casey a défendu une forme de cette interprétation dans sa thèse sur Daniel 7, dont le résumé accessible situe la composition dans la crise maccabéenne. Sa reconstitution est une hypothèse savante définie, et non l’unique sens plausible.

Une deuxième lecture voit en la figure un représentant céleste, souvent rapproché de l’archange Michel. La présentation pédagogique de Yale et les travaux de John J. Collins soulignent la relation entre la figure, les « saints », leur peuple et le rôle de Michel en Daniel 12:1. Le sens collectif et le rôle d’un représentant ne sont pas nécessairement mutuellement exclusifs : un personnage céleste peut représenter un groupe sans cesser d’être figuré individuellement.

Une troisième famille de lectures y reconnaît une figure exaltée à caractère divin ou messianique. Daniel Boyarin, dans un article universitaire de 2012, conteste la suffisance des lectures uniquement collectives ou angéliques et examine les traditions anciennes qui permettent d’envisager une figure plus nettement individualisée. Ce débat touche à l’histoire des représentations de la souveraineté dans le judaïsme ancien, pas seulement aux controverses chrétiennes ultérieures.

Enfin, les interprétations chrétiennes relisent ce passage en relation avec la désignation de Jésus comme « Fils de l’homme » et les images de sa venue. Une étude historique doit respecter cette réception sans déclarer que le texte araméen du livre de Daniel utilisait déjà exactement toutes les catégories christologiques développées des siècles plus tard.

La question n’est donc pas seulement : à qui ressemble la figure ? Il faut se demander pourquoi une domination est attribuée à une figure semblable à un être humain alors que les empires étaient figurés par des bêtes, et comment cette vision se relie à l’interprétation du royaume reçu par les saints. La réponse doit intégrer les deux niveaux du chapitre, vision et interprétation, plutôt que citer isolément le seul verset 13.

Le contrôle textuel de l'édition araméenne massorétique permet de préciser la scène de Daniel 7:13 : כבר אנש, « comme un fils d'homme », décrit une figure qui s'approche de l'Ancien des jours et est introduite en sa présence. Ce verset ne raconte pas directement une descente vers la terre. La direction représentée dans la vision doit être distinguée des images de la venue du Fils de l'homme dans certains textes chrétiens, qui constituent une réception et une nouvelle configuration narrative. Au verset 14, c'est à la figure présentée devant l'Ancien que sont conférées domination et royauté ; les versets 18, 22 et 27 présentent ensuite les saints, et au verset 27 le « peuple des saints », comme bénéficiaires du règne. L'identification de ces personnages entre eux reste à démontrer et non à décréter.

7. Les saints du Très-Haut : un peuple, des êtres célestes, ou les deux ?

Dans Daniel 7:18, 22 et 27, les bénéficiaires du royaume ne sont pas décrits de façon strictement identique. Tantôt les « saints du Très-Haut » reçoivent la domination, tantôt le texte parle du « peuple des saints du Très-Haut ». L’expression peut être étudiée dans les textes bibliques et parabibliques où « saints » désigne des êtres célestes ; elle peut aussi être mise en relation avec la collectivité fidèle qui endure la persécution.

Le spécialiste qui choisit une interprétation exclusivement terrestre doit expliquer les éléments de la scène céleste. Celui qui privilégie un royaume angélique doit expliquer le langage de peuple au verset 27. Celui qui réunit les deux par la représentation a la charge de démontrer le mécanisme symbolique, plutôt que déclarer leur identité sans argument.

Le débat Boyarin–Collins est précieux à cet égard. Les positions se croisent autour de la possibilité d’une figure médiatrice, mais divergent sur la nature de celle-ci et les parallèles mythologiques retenus. La discussion accessible dans Harvard Theological Review rapporte l’argument angélique de Collins et l’objection de Boyarin ; elle ne peut pas, sans consultation intégrale des commentaires de Collins, servir de preuve exhaustive de toutes ses formulations.

La question possède aussi un enjeu éthique. Un groupe persécuté peut trouver dans la vision l’assurance qu’il ne demeurera pas pour toujours sous la domination de ceux qui le déshumanisent. Mais la consolation apportée par cette promesse n’autorise pas automatiquement une communauté contemporaine à s’attribuer la fonction de juge céleste. Entre recevoir une espérance dans une situation historique et revendiquer une autorisation illimitée d’exercer le pouvoir, il y a une différence décisive.

8. La figure d’Antiochos et les limites du calendrier des empires

Dans la reconstruction liée au conflit entre les pouvoirs séleucides et les populations de Judée, la petite corne de Daniel 7 est très souvent identifiée à Antiochos IV. Cette interprétation se fonde sur un ensemble d’indices : persécution des pratiques religieuses, prétention du souverain, atteinte au calendrier cultuel et crise autour du sanctuaire.

L’argument serait cependant affaibli si l’on choisissait quelques ressemblances biographiques en ignorant les autres caractéristiques de la vision. Les nombres, les successions et les événements doivent être évalués dans les limites du genre apocalyptique. Il ne suffit pas non plus de reprendre les chronologies modernes comme si les rédacteurs anciens partageaient notre découpage ou disposaient des mêmes informations.

Le chapitre 8 offre une confrontation utile : le bélier y est associé à la Médie et à la Perse ; le bouc à Yavân ; une petite corne se développe dans un autre dispositif visionnaire. Les ressemblances avec Daniel 7 invitent à chercher des rapports rédactionnels ou thématiques, mais les deux scènes ne doivent pas être déclarées des copies identiques. Le récit et l’explication de leurs personnages doivent d’abord être lus intégralement.

Le texte du chapitre 9 développe aussi une interprétation de durée autour des « semaines », et Daniel 10 introduit des princes associés à des peuples. Le chapitre 12 met en scène Michel, un temps de détresse et des espérances concernant les morts. Cette cohérence partielle à travers les visions mérite une analyse, mais notre volume n’a pas pour but de convertir chaque unité de temps en une date contemporaine.

Une conséquence méthodologique peut déjà être énoncée : le contexte du IIe siècle avant notre ère est indispensable à l’enquête historico-critique, mais il ne dispense pas d’étudier comment les lectures juives et chrétiennes ont ultérieurement mobilisé les mêmes images dans d’autres crises. Les réceptions appartiennent elles aussi à l’histoire du livre, sans être confondues avec son contexte initial.

9. Un royaume « qui ne sera pas détruit » : permanence et justice

Daniel 2:44 et 7:14, 18 et 27 présentent une domination dont la durée contraste avec la succession des empires. La question théologique peut alors être formulée : que signifie la permanence d’une souveraineté lorsque les puissances visibles sont, par définition, exposées à la violence, à la rupture et à la mort ?

L’expression « éternel » ne doit pas être réduite à un détail de chronologie. Elle oppose le destin des empires à une autorité qui n’est pas seulement la suivante dans la liste. Daniel 2 représente cette discontinuité par la pierre et la montagne ; Daniel 7 par un tribunal qui retire la domination à la bête et confie le royaume à une autre figure et aux saints.

Pour autant, il serait inexact de prétendre que cette promesse efface toute difficulté morale. L’écrasement de la statue, la destruction de la bête et la perspective d’un jugement peuvent susciter des questions sérieuses : quelle justice est rendue, à qui, par quels moyens ? Les textes décrivent la violence des empires et imaginent leur fin, mais le lecteur moderne ne peut pas supposer que l’ensemble de leurs représentations militaires se laisse simplement convertir en règles d’action politique.

Les Psaumes 72 et 96 étudiés au chapitre précédent faisaient entendre le lien entre royauté et justice. Daniel introduit une dimension supplémentaire : la justice doit aussi être pensée dans l’histoire des puissances qui oppriment. En ce sens, le règne de Dieu n’est pas seulement la stabilité de l’univers, mais une promesse portée là où le monde paraît livré à des pouvoirs sans limite.

Cette synthèse appartient encore à l’interprétation que nous proposons pour organiser l’ouvrage. Elle n’est pas déclarée comme la théologie personnelle de Pierre-Alain Savoy avant qu’il n’en ait examiné les prémisses et les objections.

10. Les versions grecques : un désaccord qui concerne le texte lui-même

La complexité du livre de Daniel ne s’arrête pas aux empires qu’il décrit. Les éditions anciennes ne transmettent pas toutes le même état du texte. Les spécialistes distinguent habituellement le texte massorétique hébreu-araméen, une ancienne version grecque (Old Greek) et une autre forme grecque traditionnellement associée à Théodotion.

Amanda M. Davis Bledsoe a retracé l’histoire des recherches sur leurs relations dans un article paru en 2015. Son résumé universitaire souligne que les écarts entre les éditions sont parfois importants et que l’histoire des rapports entre elles n’a pas été définitivement résolue. L’étude est signalée en accès institutionnel ; tant que les pages précises n’auront pas été collationnées, nous ne lui attribuerons pas de tableau exhaustif des variantes.

Olivier Munnich, dans The Oxford Handbook of the Septuagint (2021), évoque notamment le rôle du papyrus 967 et les différences d’ordre de chapitres dans certains témoins grecs. Ainsi une citation de Daniel 7 fondée sur une version grecque ne peut être alignée automatiquement, verset par verset et mot à mot, avec le texte araméen reçu.

Conséquence éditoriale : la Bible Savoy est notre restitution de référence pour l’accès du lecteur, non l’autorité qui dispense de la comparaison critique. Toute décision de changer sa traduction appartient à un autre chantier, avec ses procédures de validation. Dans le présent ouvrage, nous pouvons décrire des options et indiquer les points sensibles sans modifier le lecteur biblique.

11. Daniel et le « Fils de l’homme » dans la réception chrétienne

Les Évangiles reprennent des images qui rappellent Daniel 7, notamment les nuées, la venue et la figure humaine associée à l’autorité. Les traditions chrétiennes lisent fréquemment la vision à la lumière de Jésus et de sa mission. Cela constitue un objet historique et théologique légitime : le sens d’un texte peut être réinterprété lorsqu’une communauté le reçoit dans un nouvel horizon.

La difficulté commence lorsque l’on efface la distance entre le texte araméen, les lectures juives anciennes et les applications évangéliques. Maurice Casey a défendu l’idée d’une histoire complexe des interprétations et contesté certaines reconstructions qui attribuent au Jésus historique toutes les paroles christologiques ultérieures. D’autres chercheurs proposent une continuité plus forte entre Daniel et l’usage évangélique du titre. Le débat ne peut être honnêtement résumé comme une opposition entre « croyants » et « historiens ».

Les rapprochements avec des figures d’1 Hénoch, avec 4 Esdras 13 et avec les traditions chrétiennes anciennes sont pertinents pour le chapitre 4, consacré à la diversité des espérances du Second Temple. Ils demandent une précaution particulière sur la datation et la transmission des œuvres. Il serait incorrect de présenter sans réserve une version tardive d’un écrit comme l’état du texte que Jésus ou ses contemporains connaissaient nécessairement.

Nous conserverons donc plusieurs étages de lecture : le symbolisme propre au Daniel araméen ; sa compréhension dans l’histoire des judaïsmes anciens ; les usages des évangélistes ; puis les élaborations doctrinales ultérieures. Ce découpage ne disqualifie aucune démarche croyante, mais il rend plus claire la nature de ses affirmations.

12. Empire, violence et discernement : les risques d’une lecture contemporaine

Le caractère impressionnant des visions de Daniel explique leur longue postérité politique. Dans différentes périodes de crise, les lecteurs ont réidentifié les bêtes, les cornes et les empires aux adversaires qu’ils percevaient dans leur monde. Cette histoire d’actualisation est un fait de réception, pas la démonstration que le texte ancien comportait à l’avance le nom de chaque acteur moderne.

Une lecture contemporaine peut tirer de Daniel une conscience aiguë de la fragilité du pouvoir, de la violence des États et des limites de la domination humaine. Elle peut également être tentée d’utiliser le texte pour déshumaniser un ennemi ou annoncer la chute certaine d’un groupe actuel. Le passage de l’une à l’autre attitude est précisément le lieu où l’interprétation exige un discernement critique.

Lorsque les empires sont représentés par des bêtes, il faut observer les codes littéraires du genre apocalyptique. Ce procédé ne légitime pas automatiquement une politique où l’on traiterait des populations contemporaines comme des créatures dépourvues de dignité. De même, la promesse d’un jugement divin ne confère pas à un lecteur l’autorité de prononcer lui-même une sentence irrévocable sur tous ses adversaires.

L’auteur du Corpus pourra choisir de développer une éthique du pouvoir, de la non-domination et de la responsabilité collective à partir de ces textes. Ce choix doit venir de son argumentation propre, non d’une conclusion que le brouillon lui imposerait avant sa lecture.

13. Conclusion provisoire : aucun empire n’obtient le dernier mot

Le livre de Daniel déploie une réflexion imagée sur la limite des pouvoirs humains. Dans le rêve de la statue, les royaumes sont figurés par des matériaux susceptibles d’être détruits. Dans la vision des bêtes, ils sont représentés comme des puissances prédatrices soumises à un tribunal. Dans les deux cas, une souveraineté durable est affirmée au-delà de leur succession.

Cette convergence ne supprime pas les différences des visions, leurs traditions de traduction, leurs contextes possibles de composition ni les débats sur leurs figures. Elle impose au contraire une lecture qui garde les arguments distincts : ce que le texte représente, ce que les historiens reconstruisent, ce que les traditions ont reçu, ce que l’auteur pense et assume lui-même.

Le Royaume de Dieu apparaît dans cette enquête comme un horizon critique face à des souverainetés qui se veulent absolues. Ce n’est pas encore la doctrine complète que notre livre donnera du Royaume ; ce n’est pas non plus la conclusion personnelle de Pierre-Alain Savoy. C’est la question que le texte de Daniel nous aide à poser plus rigoureusement.

Le chapitre suivant examinera la pluralité des espérances juives au temps du Second Temple. Il devra montrer comment le langage de domination, de jugement, de délivrance et de Royaume circule dans des œuvres diverses, sans fabriquer une attente unanime dont Jésus se serait simplement écarté.

Cette publication progressive ne remplace pas la vérification des sources et la relecture finale. Les décisions d’auteur sont encore réservées.