Corpus Savoy · Volume 44 · Lecture anticipée

Le Royaume de Dieu

Chapitre 4. Les espérances juives au temps du Second Temple

1. Le Second Temple : une époque longue et des mondes divers

L’expression « judaïsme du Second Temple » peut donner l’impression d’un monde religieux qui aurait parlé d’une seule voix. Il faut pourtant considérer plusieurs siècles, de la reconstruction du sanctuaire de Jérusalem à sa destruction en 70 de notre ère, ainsi que des milieux de langue et de culture différentes. Les communautés de Judée ne représentent pas à elles seules l’ensemble des Juifs de la diaspora ; les œuvres conservées ne reflètent pas toutes la même géographie, la même expérience des empires ni les mêmes institutions.

Il serait également trompeur d’imaginer un judaïsme exclusivement tourné vers l’apparition d’un Messie. Les prières, l’étude de la Torah, l’organisation de la vie communautaire, les relations de parenté, la fidélité au sanctuaire, la justice envers les pauvres et les questions de pureté ou de sagesse occupaient des places diverses. Certaines œuvres évoquent des figures de délivrance ; d’autres décrivent surtout le retour d’Israël, le jugement de Dieu ou une transformation de l’histoire sans personnage royal individualisé.

Les documents eux-mêmes viennent à nous par des voies inégales. Les rouleaux de la mer Morte fournissent des témoins matériels anciens, souvent lacunaires. D’autres écrits ont surtout survécu grâce aux manuscrits grecs, syriaques, éthiopiens ou latins conservés par des lecteurs plus tardifs. Un texte ancien peut être connu par une traduction médiévale ; un écrit matériellement retrouvé ne conserve parfois que quelques lignes. Dans une étude rigoureuse, la date de composition proposée, la date de la copie conservée et la date de la traduction disponible ne doivent jamais être confondues.

Notre question est donc délibérément plurielle : quels types d’espérance concernant le règne de Dieu peut-on documenter dans ces milieux ? Il ne s’agira pas de trouver l’unique attente que Jésus aurait simplement confirmée ou corrigée. Il faudra faire apparaître un ensemble de possibilités, avec leurs désaccords et leurs zones d’incertitude.

2. Restauration d’Israël : la justice avant la définition d’un trône

Des textes bibliques disponibles pendant cette période associent l’espérance à la restauration, au retour d’exil, au rassemblement du peuple et à une vie de justice. Dans Ézéchiel 37, la vision des ossements et les annonces suivantes mettent en relation relèvement, retour, unification et fidélité à l’alliance. La Bible Savoy affiche en 37:22 l’attente d’un seul peuple sous un seul roi ; en 37:24, la figure de « mon serviteur David » est associée à un berger commun et à l’obéissance aux prescriptions.

Ces passages ne doivent pas être lus comme la liste d’un programme politique demeuré identique pour chaque génération. Leurs horizons sont liés à la catastrophe de l’exil, aux fractures du peuple et aux espoirs de reconstruction. Des lecteurs de l’époque hellénistique ou romaine ont pu les reprendre dans des situations nouvelles, mais leur propre contexte littéraire reste essentiel.

Isaïe 11:1–10 associe de son côté un rameau issu de Jessé à la sagesse, au jugement des pauvres avec droiture et à une transformation figurée du monde. Isaïe 61 évoque un envoyé chargé d’annoncer une bonne nouvelle aux humbles et une libération. Zacharie 9:9–10 présente un roi à la fois humble, juste et lié à la paix entre les nations. Ces textes peuvent converger dans certaines réceptions messianiques ; cela n’établit pas qu’ils aient d’abord été conçus comme les chapitres successifs d’une doctrine unique.

Il faut aussi conserver les différences de leurs images. Le berger d’Ézéchiel, le rameau de Jessé, l’oint d’Isaïe 61 et le roi entrant à Jérusalem n’occupent pas exactement les mêmes positions narratives. La proximité de thèmes ne suffit pas à décider automatiquement qu’il s’agit de la même personne historique ou céleste.

La préoccupation de justice interdit enfin de réduire toute restauration à la conquête territoriale. Isaïe 11 place l’attention aux humbles dans son portrait royal. Zacharie 9 associe la venue du roi à l’abolition de l’arc de guerre. Mais d’autres textes mobilisent des scènes de jugement redoutables. Notre tâche est d’analyser ces tensions au lieu de retirer du corpus tous les éléments qui compliqueraient une image contemporaine rassurante.

3. Une monarchie disparue, plusieurs formes d’espérance davidique

La disparition durable de la royauté davidique comme institution indépendante oblige les lecteurs à repenser les promesses associées à David. Dans les Psaumes 2 et 72, déjà étudiés au chapitre précédent, l’autorité du roi est exprimée en relation avec l’établissement sur Sion et le souci du démuni. Relus sans roi davidique régnant à Jérusalem, ces passages peuvent devenir des paroles d’attente.

Les Psaumes de Salomon, notamment les psaumes 17 et 18, constituent un témoin important d’une telle évolution. Ils sont souvent situés dans le contexte des conflits hasmonéens et de l’intervention romaine au Ier siècle avant notre ère. L’invasion de Pompée en 63 avant notre ère et ses suites éclairent plusieurs images de dénonciation d’un pouvoir étranger et d’espérance d’un fils de David.

Il faut préciser la base documentaire : l’attribution à Salomon n’est pas tenue pour la signature historique du roi biblique, et la tradition conservée est principalement grecque et syriaque. Des chercheurs supposent derrière certains textes une composition en hébreu ; une hypothèse sur leur langue d’origine n’équivaut pas à la possession d’un manuscrit hébreu complet.

Le Psaume de Salomon 17 envisage un dirigeant davidique qui rassemble, purifie et gouverne Israël. La représentation articule une autorité royale et une dimension de justice, mais également des images d’exclusion et de domination qu’une lecture actuelle doit examiner sans les dissimuler. Nathan C. Johnson a consacré une étude à la traduction du verset 17:21 et au statut de « serviteur » du fils de David ; son résumé d’éditeur établit l’existence du débat, pas la solution définitive de toutes les variantes.

Une étude très récente de Patrick Pouchelle (1er octobre 2026) interroge la raison même de l’attribution des psaumes à Salomon. Son résumé propose d’examiner le lien entre cette attribution et la prière de Salomon en 1 Rois 8 plutôt que de présumer une motivation uniquement sapientielle ou messianique. Ce rappel est utile : l’histoire de la collection et l’origine de ses titres ne doivent pas être réduites à nos catégories actuelles.

La figure davidique n’est toutefois qu’une possibilité parmi d’autres. Faire des Psaumes de Salomon la définition de toute l’espérance juive à la veille de Jésus serait attribuer abusivement à des populations variées le langage d’un document situé.

4. Qumrân : une bibliothèque ne constitue pas une Église uniforme

Les manuscrits trouvés dans les grottes de Qumrân et les autres sites du désert de Judée ont transformé l’étude des textes juifs anciens. Mais l’expression courante « les croyances de Qumrân » appelle plusieurs précautions. Le fait qu’un écrit ait été retrouvé dans une grotte ne prouve pas à lui seul qu’il ait été composé par les personnes qui l’y ont déposé. Des manuscrits bibliques, des œuvres liturgiques, des traités communautaires et des compositions non sectaires coexistent dans le fonds.

L’étude publiée en 2026 par TheTorah.com sur les prières communautaires souligne cette pluralité des provenances. Certains textes reflètent des pratiques du groupe souvent appelé Yaḥad, tandis que d’autres circulaient plus largement. Les identifier indistinctement comme une seule doctrine sectaire ferait perdre à la découverte l’une de ses principales richesses.

Les documents appelés Règle de la communauté (1QS), Règle de la congrégation (1QSa) et Bénédictions (1QSb) contiennent des attentes liées aux fonctions d’autorité, à la vie communautaire et à un avenir transformé. Le texte souvent cité de 1QS 9:11 évoque un prophète et les « oints d’Aaron et d’Israël » ; les travaux universitaires discutent leur rapport et leur portée. Michael A. Knibb, dans sa présentation de 1QSa et 1QSb, distingue les figures sacerdotale et royale attendues, ainsi que le caractère anticipateur des rites et bénédictions.

Nous ne devons pas transformer cette documentation en doctrine uniforme de « deux Messies » qui aurait été partagée par tous les Juifs et par tous les textes de Qumrân. Les expressions varient, certains témoins présentent d’autres accents, et les liens entre un personnage, une fonction sacerdotale et un idéal de communauté exigent une critique des sources.

La pluralité vaut aussi pour les pratiques. Certains documents privilégient l’étude de la Torah, la discipline communautaire et la préparation au jugement ; d’autres évoquent les anges, les combats de la fin des temps ou des libérations à venir. Un texte qui décrit un banquet de la communauté ne prouve pas que chaque groupe juif imaginait le Royaume sous la même forme.

5. 4Q521 : délivrance, guérison et résurrection

Le fragment identifié comme 4Q521, souvent nommé Apocalypse messianique, constitue un cas particulièrement révélateur. Il est conservé dans les collections matérielles des manuscrits de la mer Morte. Le catalogue photographique de l’Israel Antiquities Authority l’identifie explicitement sur plusieurs planches et clichés ; cette identification d’archives est une preuve matérielle de la présence de fragments, non une lecture de chaque lacune.

Les traductions et études de 4Q521 rapportent une suite d’espérances : délivrance des captifs, guérison, secours aux pauvres, résurrection des morts. Stephen Hultgren a proposé, en 2008, de mettre le texte en relation avec des traditions liturgiques palestiniennes et une espérance royale davidique. Årstein Justnes a consacré une monographie entière à la critique des lectures et restitutions de 4Q521, ainsi que de 4Q246 et de 4Q215a.

La difficulté est ici fondamentale : qui agit dans le fragment ? Les œuvres merveilleuses y sont associées à l’action de Dieu et à un temps messianique ; leur attribution exacte à un personnage messianique individualisé varie selon la lecture des lignes et leur reconstruction. Il serait erroné de citer chaque guérison comme si le manuscrit attribuait explicitement toutes les actions à un unique Messie humain.

Le danger est particulièrement net lorsqu'un commentateur reconstitue dans une lacune de la ligne 10 la mention d'un Messie, puis transforme cette hypothèse en preuve que ce Messie est le sujet de toutes les guérisons et de la résurrection. La restitution de cette mention dans la lacune est explicitement conjecturale dans l'analyse ligne par ligne publiée par la Biblical Archaeology Society. Stephen Hultgren défend la présence d'une espérance royale davidique dans le document ; Marc Philonenko propose de son côté des rapprochements historiques supplémentaires. Ces lectures montrent l'intérêt du fragment, mais leurs divergences interdisent d'effacer les lacunes ou d'identifier automatiquement l'agent de chaque action. Une édition définitive devra confronter photographies, transcriptions diplomatiques et restitutions concurrentes avant de fixer une traduction de passage disputé.

Une autre question concerne la comparaison avec Luc 4 et Luc 7. La Bible Savoy permet de lire Luc 7:22, où des guérisons et une annonce aux pauvres répondent à la question adressée à Jésus. Des parallèles sont perceptibles avec les attentes de 4Q521, qui dépendent elles-mêmes de textes comme Isaïe 35 et 61. Un parallèle littéraire ne prouve pas à lui seul que Jésus ou Luc aurait personnellement lu ce fragment précis. Il invite à étudier les traditions scripturaires partagées et leurs nouvelles combinaisons.

L’existence de 4Q521 réfute pourtant une simplification fréquente : tous les espoirs juifs n’étaient pas limités à la conquête militaire ou à la restauration immédiate d’une dynastie. L’espérance de relèvement et les signes adressés aux personnes souffrantes appartenaient déjà à certains horizons juifs anciens. Leur poids exact et leur interprétation restent débattus.

6. 1 Hénoch : figures célestes, justice et problème de datation

Le lecteur du Corpus Savoy dispose de la restitution de 1 Hénoch, ouvrage dont les ensembles n’ont pas tous la même histoire littéraire. Dans les chapitres 46, 48 et 62, appartenant aux Paraboles ou Similitudes d’Hénoch, une figure appelée « Fils de l’homme » ou « Élu » reçoit un rôle central dans la justice et le jugement des rois.

La Bible Savoy affiche en 1 Hénoch 46:3 l’attribution de la justice et de révélations cachées à cette figure ; en 48:3, l’ancienneté de son nom avant la création ; en 62:2–5, son lien avec un trône de gloire et le jugement des puissants. Ces passages présentent des ressemblances remarquables avec les interrogations ouvertes par Daniel 7, sans que tous leurs détails soient identiques.

La datation doit rester explicitement discutée. Les Paraboles n’ont pas été retrouvées parmi les copies araméennes d’Hénoch identifiées à Qumrân. De nombreux spécialistes situent leur composition autour du tournant de notre ère, mais leurs propositions diffèrent et l’absence d’un témoin dans une collection ne donne pas une date absolue de rédaction. Peter Schäfer présente, dans une étude de 2020, la figure de l’Hénoch céleste et sa relation à Daniel. Le résumé académique de cet ouvrage a été consulté ; sa démonstration intégrale ne l’a pas été.

Il serait également méthodologiquement dangereux de faire d’une formulation de la restitution française la preuve que le vocabulaire araméen de l’auteur antique était exactement celui que nous imaginons. Les Paraboles sont surtout transmises dans une tradition éthiopienne plus tardive. L’histoire des traductions et l’établissement du texte critique sont indispensables lorsqu’on compare un terme de Daniel à une expression d’Hénoch.

L’existence de la figure céleste ne suffit pas non plus à conclure que tous les milieux juifs attendaient le même médiateur individuel. Les différences entre l’Élu d’Hénoch, les oints sacerdotal et royal de certains textes de Qumrân, et le fils de David des Psaumes de Salomon doivent rester visibles.

L’intérêt de ce corpus est précisément de montrer que la représentation du jugement et du salut pouvait être construite selon des imaginaires différents : royauté davidique, médiation céleste, justice divine exercée directement ou communauté renouvelée.

7. Les apocalypses animales et les images de renouvellement

Les chapitres 85–90 de 1 Hénoch, souvent appelés Apocalypse des animaux, racontent l’histoire en utilisant des figures animales. Des souverains et des peuples prennent une forme symbolique qui permet de représenter la violence, l’épreuve et les transformations historiques. Cette écriture n’est pas identique à celle des Paraboles ; la proximité d’un même titre « 1 Hénoch » ne doit pas effacer la diversité de ses sections.

La Bible Savoy présente en 1 Hénoch 90:37–38 des images finales de transformation autour d’un taureau blanc et du renouvellement d’une collectivité. Simon J. Joseph (2013) a proposé une comparaison entre cette figure et le « comme un fils d’homme » de Daniel 7. Son résumé signale explicitement que la direction d’une éventuelle dépendance littéraire doit être démontrée et non présumée.

L’analogie animale et l’apparition d’une figure renouvelée peuvent éclairer la façon dont certaines communautés imaginaient un avenir libéré des violences politiques. Mais une lecture directe des témoins, de l’appareil critique et de l’histoire de la composition reste nécessaire pour savoir quelle place exacte tient le taureau blanc, et quels éléments ont été interprétés comme messianiques par les lecteurs anciens.

Nous devons préserver une différence fondamentale : une scène de transformation dans un livre apocalyptique ne peut être présentée automatiquement comme un programme institutionnel destiné à l’État, à la prêtrise ou à une Église future. Elle fournit une image d’espérance, dont la portée et la réception peuvent varier.

8. L’espérance de résurrection : rétablir une vie, pas seulement un gouvernement

Certaines attentes du Second Temple débordent la question de l’autorité politique : elles interrogent la mort et la possibilité d’une vie relevée. Daniel 12:2 présente une résurrection dans laquelle les destins divergent. Isaïe 65 évoque de nouveaux cieux et une nouvelle terre. Ézéchiel 37 emploie la vision des ossements pour représenter le relèvement d’Israël ; il serait toutefois imprudent de rendre identiques toutes ces images.

Ézéchiel 37 insiste, dans son interprétation interne, sur le retour du peuple et la restauration après une situation vécue comme une mort collective. Daniel 12 évoque des morts qui s’éveillent pour des destinées différentes. La relation entre restauration nationale et résurrection individuelle doit être démontrée dans chaque texte, non décrétée à partir d’un vocabulaire semblable.

La présence de la résurrection dans des fragments comme 4Q521 montre que cette espérance pouvait être réexprimée en relation avec des gestes de délivrance. Les textes juifs anciens ne proposent cependant pas tous une doctrine unique de l’au-delà. Certains privilégient la fidélité dans le monde présent, d’autres le jugement final ou le relèvement des justes.

L’exégèse doit aussi éviter les raccourcis de chronologie. On ne peut pas déduire que toutes les personnes ayant vécu au Ier siècle avant notre ère partageaient le langage de Daniel 12 ou de 4Q521. Les communautés qui copiaient ces œuvres pouvaient leur accorder des statuts différents et les lire dans des contextes divergents.

La question du Royaume gagne pourtant en profondeur grâce à ces textes : une espérance de justice qui ne concernerait que la succession des gouvernants laisserait intact le problème de la mort et de la souffrance. Certaines œuvres demandent précisément si le jugement de Dieu peut se comprendre au-delà de la durée d’une vie humaine.

9. La diaspora, le grec et les manuscrits : un judaïsme aussi culturellement pluriel

La diversité ne concerne pas seulement les opinions théologiques. Les communautés juives du Second Temple parlaient plusieurs langues, notamment l’araméen, l’hébreu et le grec selon leurs milieux. Les traductions des Écritures en grec et la production d’œuvres juives de langue grecque ont façonné des façons de parler de la sagesse, de la royauté et de la justice qui ne se réduisent pas à une seule forme d’expression.

Le livre de la Sagesse de Salomon, étudié dans le volume 43, illustre l’importance d’un cadre grec pour certaines réflexions juives. Mais notre chapitre présent ne doit pas en refaire l’histoire. Il suffit de retenir que les outils intellectuels et les langages de la diaspora ne sont pas une simple copie tardive d’un judaïsme palestinien supposé homogène.

Les manuscrits de Qumrân montrent eux-mêmes qu’il existait une diversité textuelle des Écritures. Emanuel Tov a mis en évidence que les copies bibliques anciennes ne correspondent pas toutes exactement à une seule des grandes traditions textuelles connues ultérieurement. La présence de plusieurs formes d’un livre rappelle que « le texte biblique » est aussi une histoire de transmission avant d’être une édition moderne stabilisée.

La connaissance de ces circonstances protège contre un raisonnement circulaire : lorsqu’un évangile cite une forme grecque d’un passage ancien, il ne faut pas supposer qu’il reproduit nécessairement mot pour mot une leçon hébraïque reconstituée après coup. De même, les citations modernes des écrits de Qumrân doivent indiquer le fragment, l’édition et la langue, particulièrement là où le papyrus ou le parchemin présente des lacunes.

10. Après 70 : 4 Esdras comme témoin d’une nouvelle étape, non de l’attente exacte des contemporains de Jésus

Le livre appelé 4 Esdras, dans certaines conventions de numérotation, donne une place importante aux interrogations nées de la destruction du Temple. Une vision du chapitre 13 représente une figure humaine surgissant de la mer, associée à une domination et à une délivrance. Peter Schäfer décrit le texte comme composé après 70 de notre ère, autour de l’an 100 selon une datation couramment proposée.

Il serait donc fautif de le citer comme une preuve directe que tous les contemporains de Jésus auraient attendu cette figure exactement sous cette forme. 4 Esdras appartient à l’histoire des réélaborations juives autour et après la fin du Second Temple. Son intérêt pour notre livre est comparatif et rétrospectif : il montre que les images de Daniel ont continué de produire de nouvelles interprétations après une catastrophe majeure.

Cette prudence doit s’appliquer aux Paraboles d’Hénoch quand leur date reste discutée et aux manuscrits transmis par des copies tardives. On peut éclairer des réseaux de traditions sans transformer une dépendance littéraire possible en chronologie certaine. Les œuvres d’après 70 ne seront donc pas fondues dans le même tableau chronologique que les fragments du Ier siècle avant notre ère.

Le regroupement « littérature du Second Temple et de sa réception » peut être utile pour l’étude, à condition d’expliciter ses frontières : la date historique de destruction d’un bâtiment ne correspond pas exactement à la fin immédiate de toutes les idées, formes de vie et interprétations qui y étaient associées.

11. Comparer les espérances sans fabriquer une doctrine commune

À ce stade, plusieurs modèles peuvent être distingués. Une espérance davidique et royale est développée dans les Psaumes de Salomon. Certains écrits de Qumrân distinguent des fonctions sacerdotales et royales. Des fragments comme 4Q521 parlent de guérison, de libération et de résurrection ; les Paraboles d’Hénoch mettent en scène une figure céleste associée au jugement. Daniel et Ézéchiel fournissent d’autres représentations du règne et de la restauration.

Ces modèles peuvent se rencontrer et partager des textes bibliques. Ils ne constituent pourtant pas nécessairement quatre cases parfaitement étanches. Une même communauté peut prier pour le retour d’Israël et parler d’un jugement futur ; un écrivain peut combiner un idéal royal avec une exigence sacerdotale ou une représentation céleste. Il faut démontrer ces combinaisons par les sources, plutôt que les déduire des noms des catégories.

La diversité ne doit pas non plus devenir un argument pour nier toute parenté. Les livres partagent des images de Dieu jugeant les puissances, de l’espérance des faibles, de la restauration de l’alliance ou d’un avenir transformé. La méthode consiste à poser pour chaque rapprochement : quel texte en est la source, quelle période peut être défendue et quels éléments sont effectivement communs ?

La dernière question est celle du lecteur chrétien. Les Évangiles font entendre une proclamation du Royaume de Dieu qui peut être rapprochée de plusieurs de ces traditions. Mais il n’est pas nécessaire de caricaturer l’attente juive comme uniquement militaire ou de traiter Jésus comme un penseur extérieur au monde juif pour reconnaître la singularité de ses paroles et de ses actes.

La pensée personnelle de Pierre-Alain Savoy doit pouvoir éclairer ce rapport après une véritable confrontation des sources. Le manuscrit ne lui attribuera pas d’avance une position doctrinale, même lorsque les données permettront des conclusions historiques fortes.

12. Conclusion provisoire : une espérance plurielle, un débat plus exigeant

Le monde juif du Second Temple a transmis des manières variées de parler de l’avenir de Dieu et d’Israël. Certaines passent par la figure d’un roi, d’autres par la prêtrise, par la communauté, par une intervention céleste, par la restauration d’un peuple ou par le relèvement des morts. La découverte matérielle de manuscrits et la comparaison de traditions littéraires montrent que les attentes ne peuvent pas être ramenées à une définition uniforme.

Cette diversité doit rester une proposition historique étayée, pas devenir une indifférence à toutes les preuves. Les textes ne sont pas de même date, de même langue, de même qualité de conservation ni de même portée. Les fragments de Qumrân ne disent pas nécessairement ce que disent les Paraboles d’Hénoch, et 4 Esdras, rédigé après la destruction du Temple, ne doit pas être utilisé comme photographie de l’année 30.

L’intérêt de ces distinctions est double. Elles permettent de lire l’annonce de Jésus dans un monde dont les questions étaient déjà profondes et complexes ; elles rendent possible une présentation interconfessionnelle qui respecte la diversité du judaïsme ancien sans effacer les convictions théologiques que l’auteur pourra ensuite exprimer.

Nous arrivons ainsi au seuil du chapitre suivant : Marc annonce que le temps est accompli et que le Royaume de Dieu s’est approché. Après les Psaumes, Daniel et les témoins du Second Temple, cette formule n’apparaît plus comme une idée sans contexte, mais comme une parole à étudier à l’intérieur d’un monde d’espérances. Il nous restera à comprendre ce que l’évangéliste lui fait signifier, sans réduire les traditions antérieures à un simple décor.

Cette publication progressive ne remplace pas la vérification des sources et la relecture finale. Les décisions d’auteur sont encore réservées.