1. Une parole brève qui met tout le récit en mouvement
Au début de l’Évangile selon Marc, Jésus apparaît dans une succession de scènes denses : l’activité de Jean au désert, le baptême au Jourdain, la voix venue du ciel, l’épreuve au désert et le commencement du ministère en Galilée. Marc 1:14 situe ce commencement après que Jean a été « livré ». Le verset suivant résume la proclamation de Jésus : « Le temps est accompli et le royaume de Dieu s’est approché. Changez de voie et croyez à l’Évangile. » Cette formule, telle que la Bible Savoy l’affiche aujourd’hui, peut être lue comme le seuil narratif de tout le livre.
Les mots paraissent simples, mais ils réunissent plusieurs questions : de quel temps s’agit-il ? Que signifie la proximité du règne ? Quelle relation faut-il établir entre conversion et confiance ? Et pourquoi cette annonce prend-elle la forme d’une « bonne nouvelle » alors que les récits qui suivent conduiront aussi vers la contestation, la violence et la mort de Jésus ?
Le lecteur aurait tort de traiter Marc 1:15 comme un dictionnaire complet. Une formule inaugurale oriente un livre ; elle ne remplace pas les dizaines de scènes par lesquelles ce livre l’explore. Les guérisons, les controverses, les appels à suivre Jésus, les paraboles, les réactions des foules et les interrogations des disciples éprouveront ce que signifie l’arrivée du Royaume. Ce chapitre suit donc le fil narratif de Marc sans prétendre refaire une biographie de Jésus, sujet propre au volume Christ.
Graham Stanton, dans The Gospels and Jesus, identifie précisément le thème du Royaume comme central dans la proclamation placée au commencement de Marc. Son résumé universitaire est consultable, mais il ne dispense pas de lire intégralement son argumentation avant une édition définitive. Le chapitre consacré à Marc dans l’ouvrage collectif publié par Cambridge en 2015 souligne lui aussi le caractère programmatique de ces premières paroles : le règne de Dieu et la bonne nouvelle introduisent une intrigue qui ne sera pas achevée à la fin de la première scène.
2. « Jean fut livré » : continuité, rupture et menace
Marc 1:14 ne commence pas par la seule décision individuelle de Jésus de parcourir la Galilée. Il précise que Jean a été « livré ». Le terme grec παραδοθῆναι appartient à une famille verbale dont Marc se servira aussi pour évoquer la remise de Jésus à ceux qui le jugeront et le feront mourir. Stephen Hultgren, dans un commentaire ouvert de Marc 1:14–20, attire l’attention sur cette correspondance narrative.
Faut-il en conclure que le destin de Jésus est entièrement annoncé par le seul verbe employé pour Jean ? La prudence s’impose. Un auteur peut utiliser le même verbe dans des situations distinctes ; la répétition acquiert une force interprétative lorsqu’elle est rapprochée des autres scènes du livre. Ici, Marc racontera en 6:17–29 l’arrestation et l’exécution de Jean par Hérode. Les deux prédications se développent dans un monde où le pouvoir politique et les fidélités religieuses peuvent entrer en conflit.
Marc ne décrit pas la proclamation de Jésus comme le simple prolongement administratif du mouvement de Jean. Jean annonce une conversion et prépare un chemin ; Jésus annonce que le temps s’est accompli et que le règne de Dieu est proche. Il existe une continuité de langage et de situation, mais l’évangéliste donne à l’apparition de Jésus une place nouvelle dans son récit.
Le rapprochement avec la mort de Jean évite de transformer la « bonne nouvelle » en promesse naïve d’une existence sans danger. Celui qui annonce le règne agit déjà dans un monde où les autorités peuvent arrêter, humilier et mettre à mort. La question de la souveraineté divine se rencontre ainsi avec la fragilité de ceux qui la proclament.
3. « Le temps est accompli » : kairos, accomplissement et décision
Le grec de Marc 1:15 emploie la forme πεπλήρωται ὁ καιρός, généralement rendue par « le temps est accompli » ou « le moment fixé est arrivé ». Le nom καιρός peut porter le sens d’une occasion, d’un temps décisif ou d’un moment approprié, selon l’emploi. Le verbe πληρόω exprime une idée de complétion ou d’accomplissement ; sa forme au parfait invite à prendre en compte un événement dont l’état résultant importe au moment de l’annonce.
Ces données grammaticales ne suffisent pas à établir un calendrier complet. Les mots ne donnent pas de date, ne chiffrent aucun délai et ne disent pas immédiatement quelle portion des attentes antérieures serait accomplie. L’interprétation dépend des Écritures évoquées dans l’ouverture de Marc, de l’action qui suit et des horizons temporels du récit.
Shin Hyunwoo, dans une étude exégétique publiée en 2014 sur Marc 1:14–15, discute explicitement le rapport entre temps accompli, proximité du Royaume, défaite de Satan et réponse demandée aux auditeurs. Son résumé scientifique est accessible et avance une lecture précise, sans que nous ayons vérifié l’ensemble de ses arguments grecs et intertextuels. Il faut conserver cette attribution : cette explication n’est pas la traduction neutre et incontestée de πεπλήρωται.
Le début de l’Évangile situe déjà une confrontation symbolique avec Satan dans l’épreuve au désert (1:12–13). Les guérisons et expulsions d’esprits impurs qui suivent peuvent être lues en continuité avec cette scène. Pour autant, le livre n’autorise pas à identifier sans argument toutes les résistances humaines à une action directe de Satan, ni à déduire un schéma métaphysique exhaustif des seuls versets d’ouverture.
L’affirmation que le temps s’est accompli peut ainsi orienter les auditeurs vers une décision : quelque chose demande maintenant une réponse. Mais l’exégète doit rester attentif aux événements que Marc lui-même présente comme encore attendus, notamment en 9:1, 11:10, 13:26 et 14:25. Un accomplissement annoncé au début ne signifie pas que toute dimension future a disparu.
4. « Le Royaume s’est approché » : la portée d’un parfait grec
Un contrôle de la forme imprimée dans le SBL Greek New Testament (édition Holmes, 2010) confirme que Πεπλήρωται (« est accompli ») et ἤγγικεν (« s'est approché ») sont tous deux des parfaits en Marc 1:15. Cette constatation grammaticale est documentée, avec la référence grecque et son empreinte, dans le dossier critique interne de cet ouvrage. Le parfait indique une manière de présenter le procès et son résultat ; il ne décide pas à lui seul si tous les aspects du Royaume sont historiquement achevés.
Marc utilise ἤγγικεν ἡ βασιλεία τοῦ θεοῦ. La forme ἤγγικεν vient du verbe ἐγγίζω, « s’approcher ». Elle appartient au parfait grec. Il est tentant d’en déduire mécaniquement que le Royaume est déjà totalement présent, ou au contraire qu’il demeure absolument extérieur à la situation des auditeurs. La morphologie seule ne permet pas de régler ce débat.
La Bible Savoy choisit « s’est approché », ce qui préserve l’image d’une proximité devenue significative. Le lecteur doit cependant distinguer distance, manifestation, arrivée et accomplissement : ces concepts ne sont pas nécessairement équivalents dans tous les usages d’un verbe. Pour identifier ce que Marc veut dire, il faut continuer la lecture.
Le récit montre Jésus guérissant, enseignant avec autorité, accueillant des personnes marginalisées et réunissant des disciples. Ces scènes fournissent des indices narratifs sur les effets du règne. Plus loin, Marc 4 présente des paraboles dans lesquelles un processus de croissance peut demeurer discret ; Marc 10 situe le Royaume par rapport à l’accueil des enfants et à la richesse ; Marc 14:25 évoque encore un repas futur dans le Royaume de Dieu.
Cette combinaison explique que des chercheurs aient formulé plusieurs modèles : eschatologie principalement future, présence anticipée, accomplissement inauguré, ou tension entre des horizons non réductibles. Ces reconstructions ne sont pas des équivalents philologiques exacts de ἤγγικεν. Elles constituent des synthèses théologiques ou historico-critiques qui tentent de rendre compte de plusieurs ensembles de textes.
Nous adopterons, pour la suite de l’enquête, une discipline simple : décrire d’abord chaque scène dans son temps narratif, puis confronter les scènes. Cela évite de réduire les paroles de Marc 1 à un slogan auquel tous les chapitres devraient obéir.
5. Évangile de Dieu : une annonce juive sous domination romaine
Marc 1:14 parle de l’« Évangile de Dieu ». L’expression grecque εὐαγγέλιον signifie « bonne nouvelle » ou une annonce favorable, mais son horizon historique n’est pas unique. Dans les Écritures d’Israël, Isaïe 40 et 52 associent la proclamation d’une bonne nouvelle à la consolation, au retour de Dieu vers son peuple et à l’annonce que Dieu règne. Isaïe 52:7 est particulièrement important pour comprendre l’association entre le messager, la paix et la royauté divine.
Le mot circulait aussi dans le monde gréco-romain, où des annonces liées aux dirigeants et aux victoires impériales pouvaient être présentées comme de bonnes nouvelles. Certains spécialistes y voient un effet de contraste : le message d’un prédicateur juif de Galilée porterait une affirmation sur la souveraineté qui entre en tension avec les proclamations de Rome. Une étude de Marc publiée par Cambridge en 2015 discute explicitement cette double arrière-plan, biblique et impérial.
Il faut éviter deux excès. Le premier consisterait à isoler l’Évangile de ses racines scripturaires juives comme s’il avait été inventé uniquement contre la propagande romaine. Le second ferait de toute occurrence du mot un message anti-impérial codé dont la signification précise serait déjà démontrée. La combinaison des deux environnements peut être historiquement féconde ; elle doit rester attentive aux cas particuliers.
Une telle précaution est importante pour la voix théologique de l’ouvrage. Reconnaître une dimension politique à une annonce de souveraineté divine n’oblige pas à fabriquer à partir de Marc 1 un programme partisan contemporain. Le passage peut contester les prétentions absolues des puissants sans identifier automatiquement une institution religieuse actuelle au Royaume qu’il annonce.
L’étude « Gospel, Good News » de la St Andrews Encyclopaedia of Theology montre combien le vocabulaire de la bonne nouvelle se transforme entre les annonces de Jésus, les usages des disciples et les prédications ultérieures. Il faut donc observer la continuité de la bonne nouvelle sans présumer que chaque milieu a employé tous les titres et catégories de la même manière.
6. « Changez de voie » : la conversion ne se réduit pas à une opinion
La Bible Savoy traduit μετανοεῖτε par « Changez de voie ». D’autres versions françaises emploient « Convertissez-vous » ou « Repentez-vous ». Ces choix peuvent insister différemment sur l’orientation de l’existence, la reconnaissance d’une faute ou la transformation du jugement. Aucun ne peut être évalué sérieusement sans le contexte du mot dans Marc et dans les traditions grecques et juives associées.
Marc 1:4 attribue déjà à Jean un baptême de conversion pour la remise des péchés. Jésus reprend un appel à une réponse humaine, mais le situe désormais avec l’annonce du temps accompli et de la proximité du Royaume. Le lecteur peut donc entendre une continuité entre l’appel de Jean et celui de Jésus, tout en relevant la transformation du cadre narratif.
La conversion ne doit pas être décrite seulement comme un changement d’avis abstrait. Les scènes qui suivent demandent des comportements : quitter certaines sécurités, écouter, suivre, recevoir les vulnérables, renoncer à la prétention d’être premier. Cela ne signifie pas que Marc a organisé un manuel exhaustif des obligations chrétiennes ; la réponse au Royaume se manifeste néanmoins dans un apprentissage.
L’étude de Shin Hyunwoo propose d’entendre la conversion comme une réponse pratique à la bonne nouvelle ; cette option s’accorde avec plusieurs scènes narratives, mais son traitement détaillé du grec et des parallèles réclame une lecture plus complète de l’article. Nous pouvons retenir la question sans attribuer au chercheur plus que ce que son résumé permet de confirmer.
Il faut enfin distinguer la conversion de la contrainte. Une communauté peut employer l’impératif religieux pour enseigner, inviter ou dominer. Que l’Évangile demande une transformation ne donne pas à des responsables humains une autorité illimitée sur les consciences. Cette réserve contemporaine découle d’un jugement éthique à argumenter ; elle ne doit pas être présentée comme une ligne grecque explicitement inscrite dans Marc 1:15.
7. « Croyez à l’Évangile » : confiance, adhésion et fidélité
L’autre impératif de Marc 1:15 est πιστεύετε ἐν τῷ εὐαγγελίῳ. Le verbe πιστεύω peut être étudié dans le champ de la confiance, de la croyance ou de l’adhésion, selon les constructions et les contextes. Sa relation à εὐαγγέλιον mérite un examen de la syntaxe : il ne suffit pas d’opposer arbitrairement « croire que » et « faire confiance à » pour décider du sens.
La proclamation associe l’adhésion à une annonce et l’appel à modifier sa conduite. C’est pourquoi il serait artificiel de séparer complètement contenu de la foi et réponse vécue. Le texte ne décrit pas une liste de propositions dogmatiques que l’auditeur devrait déjà pouvoir réciter ; il annonce une bonne nouvelle qui réclame une réaction.
Une étude de Journal of Theological Studies publiée en 2020 examine les usages de πίστις dans Marc sous l’angle de la concurrence et du patronage, et met en rapport Marc 1:14–15 avec la scène de la crucifixion en 15:31–32. L’analyse rappelle qu’une parole appelant à croire au règne de Dieu peut prendre un sens très différent selon les attentes de puissance que les interlocuteurs y projettent. Une lecture croyante du texte pourra en tirer d’autres conséquences, mais elle doit prendre en compte le décalage entre l’annonce inaugurale et la façon dont le pouvoir est mis en question à la croix.
L’histoire de la réception a parfois présenté « se convertir » et « croire » comme deux étapes rigoureusement séparées. Le grec de Marc juxtapose deux impératifs, mais leur relation exacte à la pratique communautaire et au processus de foi nécessite un raisonnement. Nous ne pouvons pas imposer un schéma d’initiation tardif à une scène narrative sans signaler ce déplacement.
8. La Galilée : une annonce inscrite dans des lieux et des relations
Marc situe Jésus en Galilée après la remise de Jean aux autorités. Les premiers appels de disciples se déroulent près de la mer ; l’enseignement et les gestes d’autorité apparaissent dans des lieux de travail, des maisons, une synagogue et des bourgs. Le Royaume n’entre pas dans le récit comme un traité prononcé hors de toute géographie humaine.
Les premiers disciples sont décrits comme des pêcheurs, appelés à suivre. Marc 1:17 emploie l’image de « pêcheurs d’humains » ; l’évangéliste raconte leur décision avec une rapidité remarquable. L’effet littéraire est de montrer que la proclamation a une force qui appelle des personnes à agir. Les enjeux historiques et sociaux de la pêche en Galilée sont réels, mais ce récit bref ne permet pas de reconstituer seul tous leurs patrimoines, leurs obligations familiales ou l’économie de la région.
La question de la puissance du Royaume devient concrète dans les scènes de Capharnaüm. Marc 1:22 rapporte que les auditeurs étaient frappés par une manière d’enseigner dotée d’autorité. Le même chapitre associe cette parole à l’expulsion d’un esprit impur, à des guérisons et au déplacement de Jésus vers d’autres bourgs pour annoncer la bonne nouvelle. Le narrateur donne ainsi un contenu visible à l’autorité, sans réduire celle-ci à une prise de pouvoir administratif.
Il faudrait néanmoins éviter de traiter chaque guérison comme une preuve indépendante et directement vérifiable par l’historien moderne de l’ensemble des affirmations théologiques du narrateur. L’exégèse du récit, l’analyse historique des traditions et la conviction croyante sont des niveaux liés, mais distincts.
9. La question des autorités : Jean, Hérode et le pouvoir qui se prétend illimité
Marc 6 raconte, dans une scène particulièrement forte, la mort de Jean le Baptiste. Hérode célèbre un banquet ; des serments et des rapports de pouvoir le conduisent à autoriser l’exécution d’un homme qu’il considérait pourtant comme juste et saint. Dans le même ensemble narratif, Jésus et les disciples poursuivent leur mission et accueillent des foules. Cette proximité littéraire invite à interroger les contrastes de royauté.
La formule d’Hérode promettant « jusqu’à la moitié de mon royaume » en Marc 6:23 exprime une souveraineté dont il se croit maître. Le lecteur peut la rapprocher de l’annonce d’un Royaume qui ne dépend pas d’une cour terrestre. Toutefois ce contraste est une lecture d’ensemble, non une équivalence grammaticale prescrite par un jeu de mots explicite.
Marc fait apparaître à plusieurs reprises le désaccord entre les autorités et Jésus, par exemple dans les controverses concernant la remise des péchés, les pratiques du sabbat et les gestes de guérison. Cela ne justifie pas une caricature selon laquelle tous les responsables religieux juifs seraient hostiles ou dépourvus de compassion. Les personnages et les groupes du récit sont distincts ; le judaïsme du Ier siècle ne constitue pas un bloc uniforme opposé à Jésus.
La lecture chrétienne d’un tel texte a un devoir particulier : distinguer les controverses internes à des milieux juifs du premier siècle des accusations collectives ultérieures dirigées contre les Juifs. Une exégèse qui oublie cette différence transforme le récit en instrument d’hostilité et trahit sa complexité historique.
10. Le règne, la semence et le caractère caché d’une croissance
Marc 4 élargit le sens du Royaume par des comparaisons. Une semence pousse pendant que le semeur dort et se lève, sans maîtriser toutes les étapes de sa croissance ; une graine de moutarde produit une plante bien plus développée que ne le suggère sa petitesse initiale. Ces scènes font passer le lecteur d’une annonce saisissante à des images qui valorisent une temporalité discrète.
Ce chapitre n’entreprendra pas ici l’analyse exhaustive des paraboles, réservée au chapitre suivant du livre. Il suffit de relever la fonction narrative de leur présence : Marc refuse de décrire le règne annoncé uniquement comme un coup de force immédiatement spectaculaire. Il décrit aussi un développement caché, la réception variable de la parole et les difficultés de compréhension des auditeurs.
Le langage du « mystère du Royaume » en Marc 4:11 a donné lieu à des débats importants sur ceux du dedans et du dehors. Réduire ce passage à une exclusion arbitraire serait trop rapide ; l’utiliser pour légitimer l’opacité volontaire de responsables religieux le serait également. La citation d’Isaïe 6 et les destinataires dans la scène doivent être examinés avant de trancher.
Le lien avec Marc 1:15 devient ainsi plus exigeant : la proximité du règne réclame une réponse urgente, mais son développement est présenté par des images qui ne se laissent pas convertir en calendrier. L’urgence de la conversion n’implique pas nécessairement une connaissance humaine de toutes les étapes de l’accomplissement.
11. Le Royaume au miroir de la croix : une souveraineté paradoxale
Une lecture isolée de Marc 1:15 pourrait imaginer que le Royaume annoncé conduira immédiatement Jésus à une royauté reconnue par tous. Mais la seconde partie de l’Évangile présente une autre progression. Après la confession de Pierre en Marc 8, Jésus annonce ses souffrances et contredit l’attente d’un messianisme triomphant. La question « qui est premier ? » revient au milieu des disciples ; Jésus insiste sur le service plutôt que sur la domination.
Marc 10:42–45 est décisif pour notre thème. Jésus y oppose le comportement de ceux qui gouvernent les nations et exercent leur puissance sur elles à une forme de grandeur définie par le service. Il est tentant d’en tirer directement une théorie institutionnelle complète ; l’évangéliste, pourtant, place cette opposition au cœur d’une histoire de disciples qui comprennent mal leur maître. Le chapitre doit conserver ce cadre.
Marc 11:10 fait acclamer « le règne qui vient, celui de notre père David ». Le texte souligne que les attentes royales n’ont pas disparu du monde du récit. Marc 14:25, quant à lui, associe un repas futur au Royaume de Dieu. Enfin, Joseph d’Arimathie est décrit en 15:43 comme attendant lui aussi ce Royaume. Ces passages rendent difficile toute affirmation selon laquelle la proclamation initiale aurait déjà entièrement épuisé l’espérance future.
Une étude très récente de New Testament Studies (2026), consacrée au rapport entre la résurrection de Jésus et le Royaume en Marc 16:1–8, insiste sur le fait que le récit fait coexister une inauguration et une manifestation encore attendue. Il s’agit d’une thèse à considérer dans sa démonstration complète, non d’un verdict définitif sur la chronologie de l’Évangile. La fin de Marc et son histoire textuelle comportent elles-mêmes des débats, notamment entre la finale courte en 16:8 et des traditions manuscrites plus longues.
Ce parcours permet une synthèse prudente : la puissance dont parle Marc est interprétée, au fil du récit, par des scènes d’autorité, de guérison, de conflit, de service et de souffrance. Il serait réducteur de choisir l’une de ces dimensions comme si elle annulait toutes les autres.
12. Une formule de Jésus ou un sommaire de Marc ?
L’une des questions les plus difficiles touche à l’histoire de la transmission. Marc 1:14–15 présente une proclamation sous forme de résumé. Devons-nous penser que cette phrase conserve mot pour mot une déclaration prononcée par Jésus ? L’exégète historique doit distinguer la plausibilité d’un message centré sur le règne de Dieu, qui bénéficie de plusieurs traditions, de la certitude concernant la forme précise d’une phrase grecque écrite après les événements narrés.
Une étude de New Testament Studies intitulée « John the Baptist and Jesus in Mark 1.1–15: Markan Redaction of Q? » examine précisément le rapport entre la rédaction de Marc, la tradition sur Jean et les sommaires de proclamation. La notice et des notes accessibles montrent que la discussion porte, entre autres, sur la relation de l’Évangile prêché par Jésus à celui qui sera annoncé par les disciples. Mais un extrait ne suffit pas pour attribuer à l’étude une conclusion historique définitive.
Une formule peut être historiquement représentative sans être une transcription sténographique. Cette distinction ne nie pas sa portée religieuse : elle demande seulement de clarifier ce qu’on prétend prouver. La proclamation de Marc appartient à une œuvre grecque qui construit des scènes et cite des traditions ; la restitution française contemporaine constitue encore une autre étape de cette histoire.
La question de l’araméen apparaît ici aussi. Jésus et plusieurs contemporains évoluent dans des milieux où l’araméen joue un rôle important. Proposer un original araméen derrière ἤγγικεν et μετανοεῖτε peut aider à éclairer des possibilités de sens, mais cela demeure une reconstruction, non un enregistrement direct de la voix de Jésus.
La distinction entre historien, traducteur et théologien n’implique pas de les enfermer dans des mondes étanches. Elle leur impose plutôt de rendre visibles leurs méthodes. Un lecteur doit pouvoir reconnaître à quel moment un auteur décrit un texte, propose une hypothèse d’origine ou affirme une conviction.
13. Quel Royaume pour quelle réponse humaine ?
Le résumé de Marc 1:15 met ensemble une annonce et deux impératifs. Il ne réduit pas l’humain à un spectateur passif, mais ne présente pas davantage la venue du Royaume comme une construction entièrement produite par le travail des disciples. Cette tension traverse le livre : les auditeurs sont appelés, les disciples envoyés et les foules sollicitées, mais la semence pousse aussi sans que son développement soit maîtrisé.
Marc 10:14–15 lie l’accueil du Royaume à l’enfant. Marc 10:23–25 interroge le rapport des riches à l’entrée dans ce Royaume. Marc 9:35 présente le service comme critère d’une vraie grandeur. Ces scènes suggèrent des conséquences pratiques à la proclamation, mais elles ne composent pas à elles seules une charte sociale moderne.
Une étude consacrée au Royaume et à la bonne nouvelle peut nourrir des convictions personnelles puissantes. Elle doit pourtant se garder de confondre la pensée de l’auteur avec un assemblage de sentences qu’il n’a pas encore étudiées en profondeur. La position de Pierre-Alain Savoy sur la justice, les institutions ecclésiales et l’autorité sera rédigée à l’issue de sa relecture, avec ses arguments propres et ses éventuelles objections aux autres traditions.
Pour l’heure, une proposition de méthode se dessine : ne pas séparer artificiellement l’annonce du règne, la réponse humaine et le type d’autorité qui apparaît dans le récit. Mais nous pouvons reconnaître cette cohérence sans prétendre que toute difficulté de Marc a été résolue ni attribuer un avis théologique final à l’auteur.
14. Conclusion provisoire : la première annonce reste ouverte
Marc ouvre la prédication de Jésus par une formule qui met l’auditeur devant un temps décisif, la proximité du Royaume, un appel à changer de voie et une invitation à faire confiance à la bonne nouvelle. La suite du récit déplace et enrichit continuellement la portée de ces mots. Le Royaume est à la fois proclamé, figuré dans des actes, évoqué dans des paraboles et attendu au-delà des événements immédiats.
Cette dynamique empêche de définir le règne comme un lieu géographique unique, un pouvoir institutionnel immédiatement donné aux disciples ou une intériorité sans effet sur leurs relations. Le livre ne se laisse pas non plus réduire à la seule éthique du service, bien que celle-ci joue un rôle majeur dans la révision des attentes de puissance.
La formule inaugurale doit donc être lue comme un programme narratif à vérifier dans ses scènes successives. La recherche historique devra continuer à distinguer ce qui remonte plausiblement à la prédication de Jésus de la composition propre à Marc. La recherche philologique devra contrôler les termes grecs et les variantes textuelles ; la recherche théologique devra confronter les traditions qui ont interprété leur portée.
Le chapitre suivant étudiera les paraboles du Royaume dans Marc, Matthieu et Luc. Il s’agira de comprendre comment l’image du semeur, du grain de moutarde, de la croissance et du jugement élargit le langage du règne, sans réduire toutes les paraboles à la même idée.
La conclusion propre à Pierre-Alain Savoy demeure réservée. Ce texte n’est qu’une étape de recherche appelée à être corrigée, argumentée et assumée lors de la préparation de l’édition définitive.