1. Un langage familier qui n'est pas neutre
Le lecteur de Matthieu rencontre souvent le « royaume des cieux », tandis que Marc et Luc parlent plus régulièrement du « royaume de Dieu ». Il serait tentant de faire de cette différence le signe de deux royaumes distincts, l'un terrestre, l'autre céleste. Mais plusieurs contextes matthéens montrent que « cieux » se rattache au langage de la relation à Dieu : le Père qui est aux cieux, la volonté divine appelée à se réaliser sur la terre, et la responsabilité de ceux qui entendent les paroles de Jésus.
On explique fréquemment cette expression par une manière juive de parler de Dieu avec respect. Cette hypothèse est plausible mais ne doit pas devenir une loi universelle. Matthieu utilise aussi « royaume de Dieu » dans certains contextes ; la différence de vocabulaire ne peut donc pas être évaluée en dehors de l'Évangile entier. De plus, il n'existe pas une unique manière juive de parler du ciel à toutes les époques. L'étude devra confronter les emplois bibliques et les traditions juives plutôt que projeter une habitude homogène.
Une question se pose alors : le royaume des cieux serait-il l'espace où vivent les élus après leur mort ? Le Sermon sur la montagne demande que la volonté de Dieu soit faite « sur la terre comme au ciel » (6:10). La relation du ciel et de la terre ne se laisse pas réduire à une géographie de l'au-delà. Matthieu construit un discours sur la royauté divine qui concerne le présent des auditeurs et leur manière de vivre, tout en annonçant un jugement encore futur.
Nous suivrons donc les usages précis plutôt que présumer une définition préfabriquée. Le Royaume n'est pas automatiquement identique à l'Église, à une morale sans Dieu ou à une organisation politique. Chacune de ces équivalences demanderait une démonstration que les textes ne fournissent pas en une phrase.
2. Les béatitudes : à qui le Royaume appartient-il ?
Matthieu 5 commence par des paroles adressées aux pauvres en esprit, aux affligés, aux doux, à ceux qui ont faim et soif de justice, aux miséricordieux, aux artisans de paix et à ceux qui subissent la persécution pour la justice. Le Royaume des cieux apparaît au début et à la fin de cet ensemble : il est annoncé à ceux que le monde ne place pas spontanément au sommet des hiérarchies.
La répétition du Royaume en 5:3 et 5:10 encadre des promesses diverses. Certaines sont formulées au présent, d'autres au futur. Cette alternance interdit d'établir à partir d'une seule formule que le Royaume serait déjà pleinement accompli ou qu'il ne produirait absolument aucun effet dans la situation présente. Le temps grammatical participe au sens, mais la structure littéraire contribue aussi à l'interprétation.
L'expression « pauvres en esprit » ne doit pas servir à effacer les réalités matérielles de la pauvreté, pas davantage qu'elle ne doit être assimilée sans examen à une catégorie économique définie. Comparer Matthieu 5:3 avec Luc 6:20 est utile, à condition de préserver la spécificité de chaque évangéliste. Matthieu lie plusieurs béatitudes à la justice et à la miséricorde ; Luc emploie un discours qui pose autrement la question des pauvres et des riches.
Ces promesses ne sont pas un éloge de la souffrance pour elle-même. Dire que des personnes affligées seront consolées ne donne pas à ceux qui détiennent l'autorité le droit de perpétuer leur affliction. Le texte offre une espérance, et la façon dont cette espérance doit orienter les actes contemporains reste une question théologique exigeante.
3. Justice : un mot central et discuté
Matthieu 5:6 parle de ceux qui ont faim et soif de justice ; 5:10 de ceux qui sont persécutés à cause d'elle ; 5:20 exige une justice qui dépasse celle des scribes et des pharisiens. Le terme grec dikaiosynē peut être traduit par justice ou rectitude, selon le contexte. Il ne renvoie pas automatiquement aux seuls tribunaux, ni exclusivement à un état intérieur sans conséquence dans la vie commune.
Le contrôle de Matthieu 5:20 dans l'édition grecque SBLGNT fait apparaître une variante d'ordre des mots autour de ὑμῶν ἡ δικαιοσύνη (« votre justice »). Cette variation ne change pas, par elle-même, la portée générale de l'exigence ; elle ne résout pas non plus l'interprétation de δικαιοσύνη dans son contexte matthéen. Il importe donc d'expliquer la justice à partir du discours et de la Torah plutôt qu'à partir d'une variante mineure érigée en preuve doctrinale.
Une lecture opposant le christianisme de l'amour à un judaïsme de règles sans compassion serait historiquement fausse. Les textes bibliques juifs associent depuis longtemps le droit, la justice et la protection du faible. Matthieu est lui-même engagé dans des débats internes à l'histoire juive de l'interprétation de la Torah. Il parle d'un Jésus qui enseigne et dispute le sens des commandements, non d'un personnage qui aurait été étranger à la tradition d'Israël.
Élian Cuvillier a étudié la tension entre l'observance de la Torah et sa radicalisation dans le premier Évangile, notamment à partir de Matthieu 5:17–20 et de controverses ultérieures. Son étude conclut, dans le résumé accessible, que la personne du Messie et son enseignement occupent le centre de la structuration théologique de Matthieu. La question est plus subtile qu'une opposition entre loi abolie et loi répétée.
Le présent volume s'intéresse surtout au rapport entre Royaume et justice. Une autre étude pourrait traiter largement de tous les commandements et de leurs conséquences sociales. Nous devons éviter que ce chapitre ne refasse entièrement le volume consacré à l'éthique chrétienne.
4. « Je ne suis pas venu abolir » : la Torah et son interprétation
Matthieu 5:17–20 place une déclaration de continuité avec la Loi et les Prophètes avant les grandes formules « Vous avez entendu… moi, je vous dis… ». Le lecteur reçoit donc deux données qui se tiennent en tension : l'affirmation de l'accomplissement et une interprétation dont la force paraît parfois aller au-delà de formulations reçues.
Certains commentateurs qualifient ces passages d'« antithèses ». Le terme est commode pour désigner leur forme rhétorique ; il peut être trompeur s'il suggère que Jésus rejetterait automatiquement la totalité de la Torah. D'autres interprètent ses paroles comme une intensification des commandements ou comme la critique de certaines interprétations de ses interlocuteurs. Joel Marcus, dans « The Enigma of the Antitheses » (New Testament Studies 69/2, 2023, p. 121–137), examine les difficultés de chacune de ces reconstructions et l'usage parfois problématique de sources rabbiniques beaucoup plus tardives pour expliquer des pharisiens du premier siècle.
La question de la colère et de l'insulte (5:21–22) témoigne de la profondeur donnée à l'interdit de tuer ; celle de la réconciliation demande que la relation au prochain soit prise au sérieux avant une démarche cultuelle. Le propos déborde une simple règle pénale. Mais l'exégète doit encore distinguer l'intention littéraire de Matthieu, les paroles plausiblement anciennes et les appropriations ecclésiales postérieures.
La radicalité du discours ne saurait devenir une justification de la surveillance illimitée des consciences. Que le texte interpelle l'intention et la parole n'autorise pas un responsable religieux moderne à prétendre juger sans limite les pensées cachées de tous. Une telle conclusion pratique exige un discernement séparé.
5. Ennemi, vengeance et paix
Matthieu 5:38–48 oppose la logique de la rétribution immédiate à une parole sur la non-riposte, l'amour des ennemis et la prière pour les persécuteurs. Ces textes sont souvent invoqués dans les débats sur le pacifisme, la sécurité, la justice pénale et les violences collectives. Leur force est indéniable ; leur transposition politique directe doit être argumentée plutôt que présumée.
L'expression « tendre l'autre joue » a donné lieu à des lectures qui y voient la résistance à l'humiliation, le refus de l'escalade ou le renoncement à toute défense. Les différents contextes de domination, les gestes sociaux et la place des hyperboles dans l'enseignement moral doivent être examinés. Une éthique qui ordonnerait aux personnes vulnérables de supporter sans secours les violences subies ne peut pas se réclamer automatiquement de cette phrase en ignorant la justice et la protection des petits qui traversent Matthieu.
L'amour des ennemis n'implique pas non plus que l'ennemi soit réputé ne commettre aucune injustice. Les textes lient l'exigence de la réponse humaine à la manière d'agir du Père céleste ; ils ne constituent pas un acquittement anticipé de toute conduite violente.
Le Royaume des cieux déplace donc ici le critère de la puissance. Il ne s'agit pas d'imiter le fonctionnement des régimes qui cherchent d'abord à préserver leur prestige par la riposte. Cette proposition de lecture possède des conséquences possibles pour les Églises, mais ce chapitre n'attribuera pas de position définitive à l'auteur concernant la guerre, la police, la défense de tiers ou la responsabilité civile.
6. Une prière pour que le Royaume vienne
Matthieu 6:9–13 place la venue du Royaume au cœur de la prière enseignée aux disciples. La demande « que ton règne vienne » se situe immédiatement avant celle que la volonté de Dieu soit faite sur terre comme au ciel. Si le Royaume était déjà présent sous tous ses aspects, il faudrait expliquer pourquoi une communauté est encore invitée à demander sa venue.
Cela ne prouve pas non plus que le Royaume serait totalement absent. On peut demander la manifestation de ce dont la fidélité divine est déjà confessée, tout comme on peut prier pour la justice en reconnaissant des gestes présents de justice. Les interprétations de la temporalité devront toutefois être mises à l'épreuve de tous les textes, et non établies par analogie seule.
La prière elle-même a une forme communautaire : « notre » Père, « notre » pain, « nos » offenses. La relation au Royaume ne s'enferme pas dans une performance intérieure solitaire. Matthieu associe à la demande de pain la question du pardon et des relations entre les personnes.
L'enjeu est de ne pas faire du Royaume un slogan déconnecté de la vie ordinaire. Celui qui demande un règne conforme à la volonté de Dieu doit aussi se demander ce que signifient la justice, le pain, la miséricorde et la fidélité dans ses engagements. Mais l'identification de pratiques concrètes doit être argumentée selon des contextes réels.
7. « Cherchez d'abord le Royaume » et les inquiétudes de l'existence
Matthieu 6:25–34 présente une invitation à ne pas se laisser absorber entièrement par les inquiétudes concernant la nourriture et le vêtement. Le verset 33 relie la recherche du Royaume à celle de la justice de Dieu. Le lien entre souveraineté et vie quotidienne devient explicite.
On ferait violence au texte en l'utilisant pour reprocher leur souci matériel à des personnes privées de ressources. Le passage ne constitue pas une politique sociale complète, mais il ne peut être lu comme si l'auteur ignorait que l'on doit se nourrir et se vêtir. Sa force critique concerne la domination de l'inquiétude et la hiérarchie des préoccupations.
L'exégèse doit également tenir compte du contexte économique d'une société où les ressources et les sécurités diffèrent profondément. Une image de confiance n'est pas une preuve que les institutions peuvent s'affranchir de leurs responsabilités envers les affamés.
La recherche du Royaume et de sa justice n'est donc pas réductible à l'accumulation de mérites religieux. Elle interroge l'orientation d'une existence et ses priorités, mais ses conséquences exactes ne se laissent pas épuiser par une maxime.
8. Le Royaume, les petits et la communauté
Matthieu 18 rassemble des enseignements sur la grandeur, les petits, la brebis égarée et les relations entre disciples. Les appels à accueillir l'enfant ou à ne pas mépriser un seul des petits s'inscrivent dans une logique qui contredit la compétition pour les premières places.
Les règles concernant les différends (18:15–20) et le pardon (18:21–35) introduisent une difficulté supplémentaire. Une communauté ne peut se contenter de proclamer la miséricorde sans se demander comment traiter les torts. Mais le texte ne fournit pas un code universel de procédure disciplinaire applicable mécaniquement, sans attention aux abus de pouvoir et à la protection des personnes.
La parabole du serviteur impitoyable montre combien la relation entre pardon reçu et pardon refusé peut devenir un critère de jugement. Il ne faudrait pas l'utiliser pour contraindre une victime à renouer immédiatement avec son agresseur ou pour étouffer le témoignage d'un tort. L'interprétation pastorale responsable distinguera pardon, réconciliation, justice et sécurité.
Le Royaume apparaît ici comme une question de relations plutôt que comme la désignation officielle d'une organisation. Une communauté peut en être un lieu de témoignage sans pouvoir s'identifier de manière absolue au jugement de Dieu.
9. Le Royaume et les travailleurs : qui décide de la mesure ?
Dans Matthieu 20:1–16, un propriétaire rémunère des travailleurs engagés à différentes heures et suscite une objection de la part de ceux qui ont travaillé le plus longtemps. La parabole ne peut pas être transformée sans précaution en norme contemporaine des salaires ou en justification de pratiques économiques injustes. Son point de tension est la manière dont les personnages évaluent la générosité et ce qu'ils estiment leur être dû.
Les premiers travailleurs semblent raisonner selon une comparaison avec ceux qui arrivent plus tard. Le maître soutient qu'il a respecté l'accord initial et revendique une liberté de générosité. L'argumentation du Royaume est portée par cette confrontation narrative, dont le sens dépasse un calcul arithmétique.
Le risque de lecture existe dans les deux directions : réduire la parabole à la doctrine d'un salaire uniforme, ou évacuer toute question de justice sous prétexte qu'il s'agit d'une scène fictive. L'étude devra distinguer la situation racontée, la compréhension de ses auditeurs et les usages théologiques qui en ont été faits.
Ainsi, la justice du Royaume ne se laisse pas identifier automatiquement à un contrat économique ; mais elle ne dispense pas davantage d'une réflexion sur les rapports entre dignité, travail, engagement et générosité.
10. Les jugements de Matthieu 25 : la justice ne s'arrête pas aux paroles
Matthieu 25 juxtapose la parabole des dix jeunes filles, celle des talents et une grande scène de séparation des nations devant le Fils de l'homme. Ce dernier texte nomme des actes concrets : nourrir l'affamé, accueillir l'étranger, vêtir celui qui manque de vêtements, visiter le malade ou le prisonnier.
Le lecteur du Royaume ne peut évacuer cette scène simplement parce qu'elle est difficile. Elle associe une espérance eschatologique à la manière dont des êtres humains ont traité d'autres êtres humains. Cependant, l'identité des « plus petits de mes frères » et l'étendue des destinataires du jugement font l'objet de débats exégétiques. Certaines lectures les rapportent principalement aux disciples missionnaires, d'autres à un horizon plus universel. Une décision demande l'examen du vocabulaire matthéen et de la scène entière.
La dureté des images de jugement ne doit pas être effacée pour produire un texte seulement consolateur. Inversement, leur caractère solennel ne transforme pas les disciples en administrateurs capables d'établir dès aujourd'hui la liste définitive des personnes sauvées et perdues.
Dans la vie des communautés, ce passage a souvent inspiré le soin des vulnérables. Cette réception mérite d'être documentée sans affirmer que toutes les œuvres d'assistance d'une époque sont directement issues d'un seul verset ou qu'elles partagent toutes la même doctrine du jugement.
11. L'Église et le Royaume : une proximité à ne pas confondre avec une identité
Matthieu donne une place importante à la communauté des disciples, aux pratiques du pardon, aux enseignements et à l'envoi. Il convient toutefois de distinguer le « royaume des cieux », la communauté appelée à en témoigner et l'institution ecclésiale qui s'est développée après les premiers siècles.
L'existence d'un discours sur la vie communautaire ne suffit pas à prouver que Matthieu substitue l'Église au règne de Dieu. Des traditions chrétiennes ont pourtant défendu diverses formes de proximité entre les deux. Leur histoire peut être étudiée, sans affirmer que tout ce qui émane d'une Église serait automatiquement la réalisation du Royaume.
Le Sermon sur la montagne n'est pas non plus une démonstration que les pratiques morales remplaceraient toute question de foi et de relation à Dieu. Les passages sont placés dans une parole qui se réfère constamment au Père, à la volonté divine et à la venue de son règne. La dimension théologique et la dimension éthique s'y éclairent mutuellement.
Pour la collection du Corpus Savoy, cette distinction est essentielle : l'ouvrage consacré au Royaume étudie une proclamation et ses conséquences, tandis que les volumes sur l'Église ou l'éthique peuvent en développer les implications propres sans répétition intégrale.
12. Conclusion provisoire : la justice donne au Royaume une épaisseur humaine
Chez Matthieu, le Royaume des cieux ne se laisse réduire ni à un territoire céleste, ni à l'affirmation abstraite que Dieu possède une souveraineté. Les béatitudes, la Torah relue dans le Sermon sur la montagne, la prière de venue du Royaume et les scènes du jugement associent cette souveraineté à une exigence de justice, de miséricorde, de fidélité et de responsabilité.
Ces textes ne se présentent pas sans tensions. Le langage de l'accomplissement de la Loi côtoie des exigences plus radicales ; le pardon côtoie le jugement ; l'espérance d'une venue future accompagne des actes demandés immédiatement. Le chapitre ne doit pas fabriquer une harmonie facile qui retirerait à ces difficultés leur poids.
Une synthèse théologique personnelle reste à venir. Elle doit être assumée par Pierre-Alain Savoy, après confrontation des passages et des interprétations, plutôt qu'attribuée par un brouillon à un auteur dont la voix n'a pas encore été formulée sur ces questions précises.
Le chapitre suivant examinera Luc et le livre des Actes, où l'annonce du Royaume est liée de manière distinctive aux pauvres, aux exclus, aux guérisons et aux déplacements de la communauté naissante.