Corpus Savoy · Volume 44 · Lecture anticipée

Le Royaume de Dieu

Chapitre 8. Luc et les Actes : bonne nouvelle, libération et renversements

1. Luc raconte un Royaume en mouvement

L'œuvre en deux volumes que constituent l'Évangile selon Luc et les Actes des Apôtres porte un intérêt singulier à la manière dont la bonne nouvelle circule. Le lecteur passe des villages et des maisons de Galilée à Jérusalem, puis d'une ville à l'autre jusqu'au témoignage rendu à Rome. Cette trajectoire ne transforme pas le Royaume de Dieu en simple carte des voyages missionnaires : elle donne une dimension narrative à son annonce.

Dans Luc 4, Jésus parle dans une synagogue ; dans Actes 1, ses disciples lui demandent la restauration du royaume pour Israël ; dans Actes 28, Paul enseigne encore le Royaume de Dieu. Entre ces scènes, le récit met en relation guérisons, repas, débats, conflits, inclusion de nouveaux interlocuteurs et épreuves des témoins. L'annonce n'est pas cantonnée au commencement du ministère.

Il faut toutefois différencier ce que Luc raconte de ce que l'historien moderne peut établir. Le livre des Actes construit des discours et décrit des voyages selon un projet littéraire et théologique. Une parole attribuée à un personnage ne peut pas être tenue d'emblée pour une transcription sténographique indépendante du travail de l'auteur. Cette différence de méthode ne rend pas le récit dépourvu de valeur ; elle permet d'examiner ses ambitions et ses limites.

Le Royaume apparaîtra donc dans ce chapitre comme une annonce qui traverse des situations sociales concrètes, sans être réduit à la seule géographie, au seul miracle ou à une institution en formation.

2. Nazareth : l'Écriture proclamée et une réception conflictuelle

Luc 4:16–21 situe Jésus dans la synagogue de Nazareth. Il lit un passage associé à Isaïe 61 et annonce l'accomplissement de l'Écriture entendue par l'assemblée. La proclamation concerne les pauvres, les captifs, les aveugles et les opprimés. Le verset 21 lie cette parole au moment présent : l'accomplissement n'est pas reporté dans un futur inaccessible.

La Bible Savoy permet au lecteur de consulter en parallèle Luc 4 et Isaïe 61, mais le rapprochement de formulations françaises n'épuise pas la question. Luc mobilise une forme grecque de l'Écriture et la façon exacte dont ses citations composent plusieurs traditions doit être contrôlée avec une édition du texte grec et de la Septante. Un mot semblable en français ne prouve pas une identité manuscrite mot à mot.

Le récit ne s'arrête pas au succès d'une annonce bien reçue. La scène de Nazareth finit dans la contestation et la tentative de rejet. Jésus évoque notamment Élie et Élisée ainsi que des bénéficiaires de leurs actes qui n'appartenaient pas au cercle attendu. La bonne nouvelle devient ici une question de frontières : qui a droit à l'attention de Dieu et qui refuse la possibilité qu'elle franchisse ses attentes ?

Le risque d'une lecture contemporaine serait d'opposer des Juifs supposés uniformément fermés à un Jésus qui aurait inventé l'ouverture. Or Jésus, ses exemples et ses interlocuteurs appartiennent au monde des Écritures et des traditions juives. La scène porte sur un conflit raconté à l'intérieur de cet univers, pas sur une condamnation ethnique collective.

3. Les pauvres et les renversements : Magnificat et béatitudes

Bien avant la scène de Nazareth, Luc 1 donne à Marie un chant où les puissants sont abaissés et les humbles relevés, où des affamés sont comblés tandis que des riches repartent les mains vides. Cette parole organise un horizon de renversement qui préparera les annonces de Jésus.

Dans Luc 6:20–23, les béatitudes s'adressent directement aux pauvres et à ceux qui ont faim ; des mises en garde à l'égard des riches suivent dans le même discours. Une comparaison avec les béatitudes de Matthieu 5 doit conserver cette différence de formulation. Matthieu parle notamment des « pauvres en esprit » ; Luc dit « pauvres » sans reprendre exactement la même expression dans ce verset.

La question n'est pas de choisir un évangéliste comme plus authentique par simple préférence sociale. Les deux compositions ont des contextes propres. Luc construit sa réflexion autour des repas, des possessions, de l'aumône, de l'hospitalité et des relations entre groupes. Ces motifs dessinent une économie narrative de la générosité et du danger que représente la richesse comme source de sécurité absolue.

Cela ne permet pas d'affirmer que chaque personne riche est automatiquement condamnée ni que chaque personne pauvre est automatiquement décrite comme vertueuse dans tous les passages. Il faut mettre les différentes scènes en relation : l'attitude envers les biens importe précisément parce que le Royaume se manifeste dans des relations qui peuvent être injustes.

Une synthèse théologique contemporaine devra demander ce que ces textes impliquent pour la solidarité et les institutions, mais il serait prématuré de transformer quelques versets en doctrine économique personnelle attribuée à l'auteur.

4. L'action contre le mal et la venue du Royaume

Luc 11:20 associe l'expulsion des démons à une affirmation : si ces actes s'accomplissent par le doigt de Dieu, le Royaume de Dieu est parvenu jusqu'aux auditeurs. La formule représente l'un des textes les plus importants pour les lectures qui voient dans le ministère de Jésus une manifestation présente du règne.

Il faut garder le contexte de controverse. Des adversaires interprètent l'origine de l'action de Jésus d'une manière différente ; sa réponse conteste leur explication et place son activité sous l'autorité de Dieu. La phrase n'est pas l'exposé d'une chronologie abstraite mais une réponse polémique, située dans un débat sur la puissance.

La signification du verbe grec rendu par « est parvenu » doit être collationnée dans ses usages, et sa forme ne doit pas devenir le seul argument d'une doctrine complète. Le passage laisse néanmoins difficilement soutenir que Luc situerait toute manifestation du Royaume exclusivement après la vie de Jésus.

En même temps, Luc continue de décrire des attentes, des avertissements et des annonces du futur. L'évangéliste ne présente pas simplement la controverse de Luc 11 comme la clôture de toute histoire à venir. La méthode consistera à conserver cette pluralité plutôt qu'imposer une temporalité unique à toutes les scènes.

5. « Au milieu de vous » ou « en vous » : Luc 17:21

Luc 17:20–21 est devenu un lieu de débat grammatical et spirituel. Des pharisiens demandent quand vient le Royaume ; Jésus répond que sa venue n'est pas un spectacle dont on pourrait annoncer facilement la localisation, puis emploie l'expression grecque entos hymōn, ἐντὸς ὑμῶν. La Bible Savoy publie « au milieu de vous ».

L'expression grecque peut faire l'objet de deux grandes traductions : « en vous », qui souligne une intériorité, et « parmi vous / au milieu de vous », qui souligne une présence au sein du groupe. Plusieurs exégètes estiment que le cadre du dialogue avec les pharisiens et la manière dont Luc parle ailleurs du Royaume favorisent la seconde solution. D'autres défendent le sens interne, parfois à partir d'arguments grammaticaux et d'une histoire ancienne de la réception.

Justin R. Howell, dans sa thèse The Pharisees and Figured Speech in Luke-Acts (Université de Chicago, 2016, DOI 10.6082/M1R78C4F, chapitre 12, à partir de la page 295), consacre une longue section aux interprétations antérieures de entos hymōn. Elle rappelle notamment l'avis de Joseph Fitzmyer et d'autres commentateurs en faveur de « parmi vous », ainsi que des objections et des lectures patristiques admettant parfois plusieurs sens. Le constat méthodologique est décisif : on ne peut pas régler tout ce débat par une simple affirmation sur ce que le grec signifie « littéralement », sans considérer la syntaxe, le destinataire et les emplois parallèles.

L'argumentation contraire ne doit pas rester implicite : Ilaria Ramelli, dans « Luke 17:21: The Kingdom of God Is Inside You » (Hugoye 12, 2009, p. 259–286, DOI 10.31826/hug-2011-120112), défend « en vous » notamment à partir de l'usage grec et de témoins syriaques anciens. Cette thèse ne clôt pas le débat ; Howell et plusieurs commentaires discutent les arguments narratifs en faveur de « parmi vous ». Le texte de contrôle SBLGNT confirme exactement le groupe ἐντὸς ὑμῶν ἐστιν en Luc 17:21 ; il situe la question au verset 20 auprès des pharisiens et marque, au verset 22, un changement explicite vers les disciples. L'apparat succinct consulté ne tranche pas le sens de ἐντὸς ; il ne faut pas confondre une variante portant sur « ici / là » à proximité et la controverse sémantique « en vous / parmi vous ». La vérification parallèle des éditions grecque et française est archivée dans le dossier critique interne de cet ouvrage.

Le choix actuel de la Bible Savoy est donc un choix interprétatif intelligible, qu'une note philologique pourra justifier et discuter. Il n'est pas nécessaire de modifier le lecteur biblique pour permettre au lecteur du Corpus de rencontrer les arguments contradictoires.

Il serait également excessif de faire de « au milieu de vous » la preuve que le Royaume se confond avec un lieu physique occupé par Jésus, ou de faire de « en vous » la preuve qu'il serait uniquement un sentiment individuel. Chaque proposition demande le reste du discours lucanien et de ses circonstances.

6. Luc 13 et la table du Royaume

Dans Luc 13, Jésus compare le règne de Dieu à la moutarde et au levain ; il évoque également des personnes venant de différents horizons pour prendre place au repas dans le Royaume de Dieu. L'image d'un rassemblement autour de la table devient une façon de représenter une promesse dont les frontières ordinaires sont interrogées.

Les repas occupent une place remarquable dans Luc. Le récit met souvent en scène les différences sociales entre invités, la réputation de ceux qui partagent la table et les choix d'hospitalité. Toutefois, chaque repas ne saurait être assimilé de façon mécanique à une célébration liturgique instituée ou à une occurrence explicite du Royaume. Les liens doivent être établis passage par passage.

L'inclusion possible de nouveaux convives ne fait pas disparaître les paroles d'avertissement sur l'entrée, la fermeture de la porte ou la nécessité d'une réponse. La joie du repas et le sérieux du discernement restent dans le même livre. Les réduire à une formule facile retirerait leur force à ces scènes.

Il faut enfin distinguer l'imaginaire du banquet et les relations concrètes de la communauté. Un rite peut symboliser l'accueil sans toujours le pratiquer. L'histoire de la réception chrétienne pourrait éclairer cet écart, mais l'exégèse doit commencer par ce que l'évangéliste raconte.

7. Le Royaume confié aux disciples, sans possession exclusive

Luc 9 présente l'envoi des Douze pour proclamer le Royaume de Dieu et guérir ; Luc 10 développe un autre envoi. L'annonce prend un caractère partagé, mais ce partage ne signifie pas que les envoyés deviennent les propriétaires du règne divin. Ils agissent sous une mission et rencontrent l'accueil comme le refus.

Dans Luc 12:32, une parole rassure le « petit troupeau » : le Père a trouvé bon de lui donner le Royaume. Il ne s'agit pas d'un mandat illimité permettant à quelques personnes de décider sans recours de la destinée de toutes les autres. Le texte met en scène un don, dans un contexte où l'inquiétude et les possessions sont discutées.

Luc 18 associe l'accueil du Royaume à l'attitude envers les enfants ; il interroge aussi la difficulté des riches. Une lecture de la mission qui ne conserverait que l'autorité des envoyés sans leurs responsabilités envers les vulnérables déformerait l'équilibre narratif.

La notion de témoignage est centrale : les disciples parlent et agissent dans la continuité du ministère de Jésus, mais ils peuvent se tromper, craindre et devoir apprendre. La communauté naissante n'est pas présentée comme un corps humain devenu incapable de faute.

8. Actes 1 : la restauration du royaume pour Israël

Au début des Actes, après la résurrection, Jésus parle du Royaume de Dieu pendant quarante jours selon le récit. Les disciples lui demandent alors s'il restaurera maintenant le royaume pour Israël (Actes 1:6). Cette interrogation est capitale : elle montre que le langage de restauration nationale et l'espérance du Royaume ne s'effacent pas par simple décret.

La réponse ne donne pas de calendrier. Elle refuse aux disciples la connaissance des temps et des moments que le Père a établis, puis les dirige vers le témoignage à rendre à Jérusalem, en Judée, en Samarie et jusqu'aux extrémités de la terre. Les deux aspects de cette réponse doivent être conservés : le refus d'une maîtrise chronologique et la mission confiée.

Il serait abusif de dire que la question d'Israël est déclarée insignifiante, car Jésus ne prononce pas ici cette négation. Il serait tout aussi abusif de traiter la réponse comme la confirmation d'un programme national précis, doté d'une date cachée que les interprètes contemporains pourraient calculer.

Cette scène oriente l'ensemble du livre : la question de ce qui sera restauré demeure ouverte, tandis que les témoins ont une tâche réelle dans le présent. Le passage du Royaume à la mission ne démontre pas que l'annonce est remplacée par l'Église ; il pose la relation entre promesse, temps et action.

9. Jusqu'à Rome : un Royaume qui traverse les frontières

Les Actes montrent Philippe annonçant la bonne nouvelle du Royaume de Dieu en Samarie (8:12), les disciples encouragés à traverser des épreuves pour entrer dans le Royaume (14:22), puis Paul discutant longuement du Royaume à Éphèse (19:8) et ailleurs. Ces passages témoignent que le vocabulaire n'a pas disparu des communautés postpascales décrites par Luc.

Le récit s'achève en Actes 28 avec Paul à Rome, recevant des visiteurs, rendant témoignage au Royaume de Dieu et enseignant concernant Jésus. La dernière phrase insiste sur la liberté de proclamation malgré la situation de Paul. La fin est donc ouverte d'une manière remarquable : le livre s'arrête, mais la parole semble continuer.

Il ne faut pas transformer cette fin en affirmation que l'Empire romain aurait été politiquement remplacé par une institution chrétienne. Paul demeure un homme sous surveillance dans une ville impériale. Ce que raconte Luc est une parole qui peut circuler et être reçue sous des autorités qui lui sont extérieures.

L'histoire des premières communautés demeure plus complexe que le seul trajet des Actes. Le récit fait des choix et laisse d'autres missions hors de son champ. Sa portée théologique ne doit pas être confondue avec une chronique exhaustive de toute l'expansion chrétienne.

10. Une libération à définir sans la vider de son contenu

Le mot « libération » rassemble plusieurs scènes de Luc : des malades sont délivrés de leur souffrance, des personnes marginalisées reçoivent une place, des captifs et des pauvres sont nommés dans la proclamation de Nazareth, et le récit promet une transformation plus profonde. Pourtant, les textes ne disent pas que toutes les formes de domination cessent immédiatement dans le monde.

Une lecture uniquement spiritualisante ferait perdre la présence des corps, des repas, de la maladie, de la pauvreté et des injustices. Une lecture exclusivement politique pourrait effacer le langage de pardon, de résurrection, de l'Esprit et de relation à Dieu qui appartient aussi à l'œuvre.

La question consiste à tenir les dimensions ensemble sans nier leur diversité. Chaque scène doit être étudiée selon les actions réelles qu'elle raconte. On ne déduit pas d'une guérison la disparition prochaine de toute maladie, ni d'un discours sur les pauvres un programme économique moderne prêt à appliquer.

De nombreuses traditions chrétiennes se sont appuyées sur Luc pour développer des œuvres de soin, d'hospitalité ou de critique sociale. Leur histoire mérite une étude distincte ; elle ne peut pas être projetée dans le Ier siècle comme si toutes leurs institutions étaient déjà décrites par Luc.

11. Conclusion provisoire : la bonne nouvelle reste une route ouverte

Luc et les Actes ne présentent pas le Royaume comme une simple idée intérieure détachée de l'histoire. Ils montrent une parole proclamée dans des lieux précis, des actes qui touchent les personnes vulnérables, des oppositions entre pouvoir et libération, puis des communautés engagées dans la transmission.

La diversité temporelle reste cependant manifeste. Une parole affirme que le Royaume est parvenu jusqu'aux auditeurs ; une autre invite à l'attendre ; les disciples demandent un calendrier qui leur est refusé. Une interprétation théologique pourra chercher une cohérence entre ces horizons, mais elle doit exposer le raisonnement plutôt que faire disparaître les textes gênants.

Ce chapitre ne représente pas une doctrine personnelle signée de Pierre-Alain Savoy. Il établit une base documentaire qui lui permettra de juger ce qu'il entend affirmer sur l'Église, l'accueil, la justice, l'Esprit et la souveraineté de Dieu.

Le chapitre suivant étudiera précisément les débats sur le présent et le futur du Royaume, en distinguant les modèles savants des données directes des Écritures.

Cette publication progressive ne remplace pas la vérification des sources et la relecture finale. Les décisions d’auteur sont encore réservées.