Corpus Savoy · Volume 44 · Lecture anticipée

Le Royaume de Dieu

Chapitre 11. Apocalypse, pouvoir et violence : à qui appartient la souveraineté ?

1. Une révélation racontée en visions

Le dernier livre du Nouveau Testament présente une succession de visions et d'oracles où la souveraineté de Dieu se manifeste contre les puissances qui prétendent disposer de l'histoire. L'Apocalypse ne fonctionne ni comme un manuel administratif de l'État futur ni comme un calendrier dont chaque personnage désignerait un dirigeant contemporain. Son langage est poétique, symbolique, prophétique et liturgique.

Le récit se déploie au moyen de scènes contrastées : un trône dans le ciel, un livre scellé, un agneau égorgé, des bêtes qui obtiennent une autorité temporaire, Babylone devenue symbole d'une puissance corruptrice, un jugement et enfin une ville nouvelle où la vie circule. Ces images doivent d'abord être lues dans leurs séquences littéraires et dans les traditions bibliques qu'elles reprennent.

L'exégète doit reconnaître le paradoxe du livre : il conteste des formes de domination tout en représentant le jugement par des images parfois d'une extrême violence. Supprimer la difficulté au nom d'un texte supposé entièrement pacifique serait aussi sélectif que transformer les visions en mandat de violence exercée par des chrétiens modernes.

Nous étudierons donc la souveraineté annoncée, la critique du pouvoir impérial, la fonction de l'Agneau et les ambiguïtés éthiques du langage de victoire, sans prétendre régler chaque controverse sur la datation et l'origine des visions.

2. Des communautés d'Asie romaine confrontées au pouvoir

Les premières lettres de l'Apocalypse s'adressent à des assemblées situées dans la province romaine d'Asie. Leur environnement comprend les hiérarchies urbaines, les réseaux du commerce, les cultes publics et les revendications de la puissance impériale. Mais il ne faut pas supposer que toutes les communautés chrétiennes avaient subi partout la même persécution légale permanente.

Warren Carter, dans une étude publiée dans The Oxford Handbook of the Book of Revelation, conteste précisément certaines reconstructions qui décrivent une obligation générale de participer au culte impérial comme cause unique des conflits. Il propose de prendre davantage en compte les pressions liées à la participation sociale et économique aux pratiques romaines. La notice universitaire donne les grandes lignes de son argumentation ; le chapitre intégral reste à lire pour en vérifier les preuves.

Steven J. Friesen insiste, de son côté, sur la place du langage impérial et des cultes dans la représentation du monde romain. L'Apocalypse peut alors être comprise comme une contestation d'un horizon politique qui se prétend durable et universel. La comparaison avec les inscriptions, les images et les pratiques des cités doit néanmoins éviter de déclarer que chaque détail symbolique constitue un code univoque.

La situation historique des destinataires est donc importante, mais elle n'annule pas la portée théologique des visions. Leur auteur parle à des communautés appelées à décider à qui elles rendent un culte, quelles pratiques elles acceptent et quelle autorité elles considèrent ultime.

3. « Le Royaume du monde » : Apocalypse 11:15

Au son de la septième trompette, Apocalypse 11:15 annonce que la royauté du monde appartient désormais au Seigneur et à son Christ. La formule concentre une tension centrale : les pouvoirs visibles revendiquent la domination, mais une acclamation céleste affirme qu'ils ne disposent pas de l'histoire en dernier ressort.

La scène est liturgique et visionnaire. La présence d'une acclamation ne suffit pas à déterminer exactement la date d'un événement selon une chronologie terrestre uniforme. Le livre alterne des cycles d'images et des retours sur des thèmes qui peuvent compliquer la tentative de faire correspondre chaque chapitre à une étape historique unique.

L'acclamation renvoie à la royauté divine déjà célébrée dans les Psaumes. Mais le langage de l'Apocalypse ajoute l'image d'un conflit avec des puissances à caractère monstrueux, d'une persévérance des témoins et d'un jugement. Le sens de « régner » doit être examiné à travers cette configuration plutôt que réduit à un titre isolé.

Une lecture confessionnelle peut y reconnaître la certitude d'une victoire divine. Une lecture historique étudiera le langage utilisé pour contester des pouvoirs anciens. Le lecteur doit pouvoir voir la différence des démarches, sans obligation de masquer l'une ou l'autre.

4. L'Agneau : la victoire par une figure blessée

Apocalypse 5 présente un contraste célèbre : on annonce au voyant un lion, mais celui-ci voit un Agneau semblable à un animal égorgé. L'image a une force christologique particulière. Une figure associée à la victoire apparaît sous la forme d'un être sacrifié. Le trône et la souveraineté ne sont pas détachés d'une histoire de souffrance.

Loren L. Johns souligne, dans une étude universitaire de 2020, que la figure de l'Agneau possède un rôle central pour interpréter les images de violence ailleurs dans l'Apocalypse. Il lit sa victoire comme une résistance non violente aux pressions de l'Empire. Son résumé permet de comprendre la proposition ; il ne constitue pas la preuve que tous les exégètes résolvent de la même manière les images hostiles du livre.

La tension est visible : le texte célèbre le sacrifice de l'Agneau et fait aussi apparaître des plaies, des jugements et des ennemis détruits. Certains commentateurs pensent que l'Agneau reconfigure l'idée même de conquête ; d'autres rappellent que certaines scènes ne se laissent pas simplement transformer en métaphores pacifiques.

La question de la souveraineté devient donc plus profonde qu'une simple opposition entre force et faiblesse. Le récit oblige à interroger ce que signifie « vaincre » lorsqu'une figure blessée occupe le centre de la vision.

5. Les témoins et la manière de « vaincre »

Apocalypse 12:10–11 associe la victoire sur l'accusateur au sang de l'Agneau et à la parole du témoignage. Le texte évoque des personnes qui n'ont pas aimé leur vie jusqu'à craindre la mort. Cette image a été souvent lue comme un appel à tenir ferme dans la persécution et à refuser la compromission avec le pouvoir.

Il serait pourtant exagéré de prétendre que tout le livre emploie toujours les verbes de conquête dans le sens exclusivement non violent de la fidélité personnelle. L'Apocalypse utilise des images de guerre et de jugement qui demandent un examen. Le caractère symbolique d'un récit ne constitue pas une excuse pour ignorer sa violence figurée.

Barbara R. Rossing, dans « Apocalyptic Violence and Politics: End-Times Fiction for Jews and Christians » (Reflections, Yale Divinity School), défend une lecture du témoignage de l'Agneau comme victoire non violente plutôt que conquête armée des disciples. Rossing argumente cette thèse en son nom et mentionne des lectures rivales ; elle doit être confrontée aux passages de jugement, pas seulement aux scènes qui la confortent.

Le Royaume n'est donc pas donné dans le récit comme le droit pour une communauté de reproduire les moyens de domination des puissances qu'elle critique. L'histoire de l'interprétation a pourtant montré que des lecteurs ont parfois revendiqué cette permission. Distinguer ce que l'Apocalypse représente et ce qu'une communauté décide d'en faire est indispensable.

6. La bête et les marques du pouvoir

Apocalypse 13 décrit des bêtes qui exercent une domination et imposent des pratiques d'adhésion. L'image de la marque associée à la possibilité d'acheter et de vendre a suscité de nombreuses interprétations dans l'histoire chrétienne.

Une lecture liée à l'Empire romain peut rapprocher les images de l'économie, des appartenances publiques et du culte impérial. Mais il serait irresponsable de déclarer que chaque technologie moderne de paiement ou d'identification constitue automatiquement la réalisation précise du passage. Une telle conclusion demande une méthode qui rend compte des premiers destinataires, de la symbolique et de l'histoire des réceptions.

La critique du pouvoir dans l'Apocalypse n'est pas dépourvue d'intérêt pour les systèmes contemporains. Elle interroge les conditions dans lesquelles les échanges économiques et l'appartenance sociale deviennent liés à une loyauté absolue exigée par une autorité. Cette analogie ne permet cependant pas d'identifier sans preuves chaque gouvernement, entreprise ou outil au monstre de la vision.

Le livre peut inspirer une vigilance face à l'idolâtrie du pouvoir, mais la précision historique et le respect des personnes exigent de ne pas transformer cette vigilance en accusation indiscriminée.

7. Babylone : richesse, violence et fascination

Les chapitres 17 et 18 présentent Babylone sous les traits d'une puissance séduisante et destructrice, associée au luxe, au commerce, à la domination et au sang versé. Le personnage est symbolique : son identification à Rome dans le contexte antique possède des arguments historiques importants, mais le récit prend aussi appui sur l'image biblique de Babylone, de l'exil et du jugement des empires.

Les lamentations des marchands après sa chute rappellent que le pouvoir ne s'exerce pas seulement par les armes. Il organise des échanges, distribue des profits et suscite la dépendance de ceux qui en bénéficient. La liste des marchandises se termine notamment sur la traite des êtres humains, ce qui donne à la scène une portée morale qui dépasse le seul conflit entre deux cultes.

Jacqueline M. Hidalgo, dans une contribution à The Oxford Handbook of Postcolonial Biblical Criticism, montre comment les recherches postcoloniales examinent la façon dont l'Apocalypse critique Rome tout en réutilisant parfois des catégories de genre et de domination héritées du monde impérial. La critique d'un empire n'exclut donc pas que le texte soit lui-même soumis à un examen éthique de ses représentations.

Cette possibilité d'autocritique de la lecture biblique doit être gardée ouverte. L'attachement à la valeur religieuse d'un livre ne dispense pas d'examiner les difficultés de ses images et les conséquences qu'ont eues certaines réceptions.

8. La violence du jugement : un problème qu'on ne peut esquiver

L'Apocalypse représente des catastrophes, des guerres célestes, des scènes de destruction et un jugement final. David L. Barr, dans une étude de The Oxford Handbook of the Book of Revelation consacrée à la violence, insiste sur le paradoxe éthique d'un récit de justice transmis à travers des images qui peuvent sembler elles-mêmes excessivement violentes. Le résumé de ce chapitre universitaire reconnaît que les lectures purement symboliques ou entièrement justifiées par le but final ne résolvent pas toutes les difficultés.

Une lecture qui déclarerait chaque passage violent « seulement symbolique » doit expliquer ce que la métaphore fait entendre aux destinataires. Le symbolisme est un mode d'expression réel, non un effacement de l'imaginaire. À l'inverse, prendre les images à la lettre pour légitimer une politique de destruction contemporaine serait un saut injustifiable entre une vision religieuse et un mandat humain.

Les débats sur les liens entre justice, vengeance, réparation et réconciliation ne peuvent pas être résolus ici en quelques lignes. Ils feront partie du dossier de la conclusion personnelle de l'auteur, qui devra se prononcer sur les points qu'il juge essentiels.

L'objectif du présent chapitre est de ne pas falsifier la difficulté. Le Royaume de Dieu doit être pensé en regard d'un langage biblique qui associe la fin de l'oppression à des scènes de jugement redoutables. La fidélité à la recherche consiste à exposer les textes, les interprétations et les objections.

9. Apocalypse 20 : ne pas confondre règne et calendrier

Apocalypse 20 introduit une période de mille ans, évoque la participation au règne et décrit un jugement final. Les traditions chrétiennes se sont opposées sur la lecture littérale, symbolique ou spirituelle du millénium. Certaines voient une ère terrestre future, d'autres une image du règne présent du Christ ou de la condition des témoins.

Le volume consacré à la Parousie pourra traiter l'histoire précise de ces modèles. Le présent ouvrage se limite à ce que l'image apporte à la réflexion sur la souveraineté de Dieu : la domination du mal a une limite, la fidélité des témoins est honorée et le jugement n'est pas présenté comme une compétence immédiatement transférée à des souverains humains.

La diversité des modèles ne dispense pas d'étudier les mots et la séquence des visions. Mais elle montre que les traditions chrétiennes n'ont pas toutes adopté la même chronologie et que la lecture de l'Apocalypse ne peut être assimilée à un schéma prophétique universellement approuvé.

10. Nouvelle Jérusalem : une ville sans temple et la guérison des nations

Apocalypse 21–22 présente des cieux et une terre nouveaux, puis une Jérusalem nouvelle. Les images sont celles de la lumière, de la présence divine, de la fin des larmes et de la mort, et d'une cité ouverte à la vie. Le livre ne se clôt pas uniquement sur la destruction des adversaires ; il décrit un monde transformé.

Apocalypse 21:22 affirme l'absence de sanctuaire dans la ville, car le Seigneur et l'Agneau y tiennent lieu de temple. Les nations marchent à sa lumière ; Apocalypse 22 parle d'un fleuve d'eau vive et d'arbres dont les feuilles sont destinées à la guérison des nations. La royauté divine rencontre ici la question des frontières et de la vie partagée.

Les portes qui ne se ferment pas et les énoncés d'exclusion présents dans la même section doivent être étudiés ensemble. Il serait artificiel de retenir seulement l'ouverture ou seulement la séparation. Le texte associe un horizon de vie à des déclarations de jugement, et cette tension appelle une interprétation théologique argumentée.

Le lecteur peut enfin comparer cette vision avec Ézéchiel, Isaïe et les Psaumes. La ville, le fleuve et la lumière possèdent une histoire scripturaire. Mais un rapprochement ne suffit pas à déclarer que chaque détail est identique d'une œuvre à l'autre.

11. Les usages modernes de l'Apocalypse et la responsabilité du lecteur

L'Apocalypse a souvent accompagné des communautés menacées ; elle a également nourri des mouvements qui ont présenté leurs adversaires comme des monstres voués à la destruction. Cette diversité de réceptions mérite une documentation historique précise, plutôt qu'une condamnation vague ou une défense générale de toutes les interprétations.

Le lecteur qui s'identifie à la communauté fidèle peut être tenté d'exclure du champ de sa propre critique les violences ou les abus commis par son groupe. Pourtant, contester l'idolâtrie impériale ne rend pas une institution chrétienne incapable d'idolâtrie. La question éthique ne peut être projetée seulement sur un ennemi extérieur.

Les études postcoloniales attirent utilement l'attention sur les rapports entre interprétation, domination et mémoire collective. Elles ne remplacent pas la philologie ni l'analyse littéraire, mais elles rappellent que le texte peut être invoqué pour soutenir des comportements concrets.

Une lecture chrétienne responsable devrait donc distinguer la persévérance dans le témoignage, la dénonciation de l'injustice et la tentation de légitimer des violences. La formulation personnelle que l'auteur retiendra reste en suspens jusqu'à sa relecture.

12. Conclusion provisoire : une souveraineté qui met les empires en question

L'Apocalypse affirme la souveraineté de Dieu à travers des images d'acclamation, de conflit, de jugement et de renouvellement du monde. Elle oppose les prétentions du pouvoir humain à une autorité qui ne se réduit pas à la violence des empires ; mais elle mobilise elle-même des visions dont la violence exige un examen critique.

L'Agneau blessé et la ville nouvelle constituent deux pôles importants de ce récit. Le premier interroge les modèles ordinaires de victoire ; la seconde représente un horizon de présence, de lumière et de guérison. Entre eux, le livre confronte ses lecteurs aux pressions de l'allégeance politique, économique et religieuse.

Le présent chapitre ne doit ni imposer une lecture exclusivement non violente qui effacerait le jugement, ni sacraliser la violence au nom du symbole. Il propose les données et les conflits d'interprétation à partir desquels Pierre-Alain Savoy pourra développer sa conviction propre, avec les raisons qui la soutiennent.

Les onze chapitres analytiques de l'ouvrage peuvent maintenant être mis en relation. Le douzième appartient à la synthèse personnelle de l'auteur : sa voix doit être préparée, mais non fabriquée par un rédacteur extérieur.

Cette publication progressive ne remplace pas la vérification des sources et la relecture finale. Les décisions d’auteur sont encore réservées.