Corpus Savoy · Volume 44 · Lecture anticipée

Le Royaume de Dieu

Chapitre 10. Après Pâques : Paul, les communautés et l'espérance

1. Paul a-t-il remplacé le Royaume par une autre bonne nouvelle ?

On entend parfois que Jésus aurait annoncé le Royaume de Dieu tandis que Paul aurait annoncé seulement le salut individuel. Ce contraste peut servir à poser des questions, mais devient trompeur lorsqu'il efface les textes dans lesquels Paul lui-même parle du Royaume. Les passages de 1 Corinthiens 4, 6 et 15, de Romains 14, de Galates 5 et de plusieurs lettres reçues dans le corpus paulinien témoignent d'une réflexion qui dépasse la seule destinée privée.

Paul ne rédige cependant pas un Évangile narratif. Il s'adresse à des assemblées dans des situations de conflits, de questions rituelles, de débats sur la résurrection, de rapports économiques et de pratiques communautaires. Le même vocabulaire peut donc remplir une fonction différente de celle d'une parabole de Jésus racontée par Marc ou Matthieu.

Il faut également distinguer les lettres dont l'authenticité paulinienne est largement admise et celles dont l'attribution à Paul est discutée. L'épître aux Colossiens est un cas important : certains chercheurs la considèrent paulinienne, d'autres une œuvre issue du milieu paulinien. Une étude qui parle de « Paul » sans signaler ce débat sur chaque document prend le risque de figer une histoire complexe en une seule voix.

Le présent chapitre portera sur la façon dont les écrits pauliniens relient royaume, résurrection, vie communautaire et terme de l'histoire. Il ne répétera pas le volume consacré au Christ ni une théorie complète de la justification.

2. « Le Royaume ne consiste pas en paroles, mais en puissance »

En 1 Corinthiens 4:20, Paul oppose le Royaume de Dieu à la seule parole et le relie à la puissance. Le passage intervient dans une section de la lettre où il critique l'arrogance de certains membres de l'assemblée et discute les prétentions de ceux qui semblent gouverner par leur éloquence ou leur prestige.

Il serait facile de comprendre « puissance » comme une autorisation à imposer une volonté humaine sans contradiction. Or le contexte oppose précisément la vantardise au caractère vérifiable d'une vie et d'un ministère. Le lecteur doit donc étudier le type de puissance dont il s'agit, ainsi que son rapport à la faiblesse revendiquée par Paul dans d'autres passages de ses lettres.

La référence au Royaume ne fonctionne pas ici comme une description géographique. Elle sert un raisonnement sur l'authenticité de la vie communautaire. Des discours sur Dieu peuvent être impressionnants sans que les actes correspondent à leur portée. Mais cette critique ne devient pas une méthode autorisant l'élimination de tout débat doctrinal au bénéfice d'un pouvoir charismatique.

La tension entre parole et puissance doit donc être examinée avec les autres formulations de Paul : il insiste aussi sur la prédication, la foi, la sagesse et les dons destinés à l'édification. Il ne s'agit pas de remplacer la vérité par la seule efficacité.

3. Hériter du Royaume : l'exigence éthique sans simplification

En 1 Corinthiens 6:9–10, Paul met en garde l'assemblée en affirmant que certains comportements incompatibles avec la justice n'héritent pas du Royaume de Dieu. Galates 5:19–21 reprend une structure d'avertissement apparentée. Ces listes demandent une lecture attentive de leurs vocabulaires, de leurs destinataires et des pratiques sociales de leur époque.

Leur histoire de traduction est parfois controversée, notamment à propos de termes dont les équivalents modernes sont instables. Notre livre ne doit pas utiliser ces listes pour imposer sans note critique des catégories contemporaines dont les auteurs anciens ne disposaient pas nécessairement. Une analyse linguistique spécifique est indispensable lorsque l'interprétation d'un mot engage le jugement porté sur des personnes ou des groupes entiers.

Ces avertissements ne peuvent pourtant pas être ignorés sous prétexte de difficultés philologiques. Paul associe l'appartenance au Royaume à une transformation réelle des pratiques. Le passage de 1 Corinthiens 6:11 rappelle d'ailleurs que les destinataires sont appelés à comprendre leur vie comme changée : la lettre ne traite pas simplement des fautes d'une population extérieure.

Le Royaume n'est pas ici présenté comme le privilège automatique d'une organisation qui pourrait se dire pure par définition. Les exhortations concernent une assemblée croyante, confrontée à ses propres contradictions. Une lecture théologique honnête doit résister à l'usage de ces textes comme instruments d'humiliation sélective.

4. Romains 14 : justice, paix et joie dans l'Esprit

Romains 14:17 offre une formulation particulièrement condensée : le Royaume de Dieu n'est pas affaire de nourriture et de boisson, mais de justice, de paix et de joie dans l'Esprit saint, selon la restitution de la Bible Savoy. L'énoncé appartient à un débat sur les comportements des membres d'une assemblée qui ne vivent pas les mêmes pratiques alimentaires de la même manière.

Si l'on isole le verset, on pourrait conclure que Paul juge sans importance les corps, les repas ou les questions matérielles. Mais son argument concerne les rapports entre des personnes qui risquent de se juger mutuellement sur leurs choix. Il ne nie pas que les repas aient un sens social ; il demande qu'ils ne deviennent pas le fondement ultime de l'exclusion et de la rivalité.

La justice, la paix et la joie désignent ici des critères de vie commune. Elles ne se réduisent pas à trois sensations intérieures sans conséquence sur les autres. La suite du chapitre invite précisément à rechercher ce qui contribue à la paix et à l'édification réciproque.

Il faudrait néanmoins éviter de déduire de Romains 14 une position automatique sur chaque controverse morale ou sociale moderne. Paul répond à une situation où les pratiques alimentaires et les jours possèdent une signification historique particulière. L'analogie avec nos débats peut être féconde, mais elle exige un raisonnement explicite.

Ce passage constitue ainsi un point de rencontre avec Matthieu : la souveraineté de Dieu et sa justice ont des conséquences dans la manière de traiter le prochain. Mais la structure argumentative et le contexte paulinien restent distincts de ceux du Sermon sur la montagne.

5. La résurrection comme commencement d'une histoire transformée

En 1 Corinthiens 15, Paul répond à des questions concernant la résurrection des morts. Sa réflexion ne propose pas simplement de montrer que l'âme individuelle continuerait d'exister : elle décrit la résurrection du Christ comme une réalité dont découle une espérance pour ceux qui lui appartiennent.

Le langage du Royaume intervient dans la séquence des versets 20–28. Paul relie la résurrection du Christ, le relèvement des autres, la destruction des puissances hostiles et un terme où le Royaume est remis à Dieu le Père. Le dernier ennemi nommé est la mort. Une théologie du Royaume qui traiterait ce passage comme un simple détail de calendrier manquerait son articulation entre souveraineté et victoire sur la mort.

Le rapprochement avec Daniel 7 et les Psaumes royaux est important. Le passage utilise un langage de domination, de subordination des puissances et d'autorité déléguée qui évoque plusieurs traditions scripturaires anciennes. Les arguments doivent être vérifiés dans le texte grec et les citations ou allusions effectivement reconnaissables.

Cela ne signifie pas qu'un lecteur peut représenter la victoire sur la mort comme un événement aujourd'hui entièrement visible dans le monde. Paul conserve une succession et un terme. La tension entre événement inaugurateur et accomplissement final n'est pas créée seulement par les théologiens modernes ; elle se trouve aussi dans la structure de l'argument paulinien.

6. « Il remettra le Royaume » : une phrase difficile pour la christologie

1 Corinthiens 15:24 décrit la remise du Royaume à Dieu le Père ; le verset 28 envisage la subordination du Fils afin que Dieu soit tout en tous. Ces propositions ont joué un rôle important dans des débats anciens et modernes sur la relation entre le Christ et Dieu, ainsi que sur le sens du règne messianique.

Une lecture trop rapide pourrait conclure qu'un pouvoir divin serait provisoirement donné puis simplement supprimé. Une autre tenterait d'annuler la difficulté grammaticale en déclarant que la remise ne change strictement rien. Il faut examiner les sujets, les verbes et les allusions scripturaires avant de décider ce que Paul entend par la fin du règne confié au Christ.

La confrontation directe avec le SBL Greek New Testament permet de préciser les formes : en 1 Corinthiens 15:24, παραδιδῷ (« remettra », dans la traduction française) est un subjonctif présent employé avec ὅταν, et καταργήσῃ est un subjonctif aoriste ; en 15:26, la mort est désignée par ὁ θάνατος ; en 15:28, ὁ υἱὸς ὑποταγήσεται comporte un futur passif. L'apparat SBLGNT signale notamment παραδιδῷ / παραδιδοῖ / παραδῷ au verset 24 et τότε / τότε καί, πάντα / τὰ πάντα au verset 28. Ces variations méritent d'être notées : aucune ne prouve, isolément, un modèle définitif des relations entre le Père et le Fils. Les références grecques et les limites de cette vérification sont consignées dans le dossier critique interne de cet ouvrage.

R. B. Jamieson, dans « 1 Corinthians 15.28 and the Grammar of Paul's Christology » (New Testament Studies 66/2, 2020, p. 187–207, DOI 10.1017/S0028688519000341), propose une lecture « partitive » : il distingue ce qui est dit du Christ selon sa divinité et selon son humanité. Il interprète sa soumission finale comme l'achèvement d'une fonction royale exercée en tant qu'humain ; son argument repose notamment sur les Psaumes 110 et 8 et sur la typologie adamique. Il serait donc inexact d'attribuer directement à Jamieson une argumentation principalement fondée sur Daniel 7. Le texte scientifique accessible en HTML développe une thèse christologique construite, non un consensus imposé par le seul mot « subordination ».

Anthony J. Chvala-Smith, dans une dissertation déposée à Marquette, a étudié précisément les difficultés de 1 Corinthiens 15:20–28 et la façon dont les lecteurs tendent parfois à atténuer l'affirmation d'un terme au règne du Christ. Son résumé montre l'enjeu et la méthode, mais ne remplace pas la lecture complète de la thèse.

Le présent ouvrage doit exposer les raisons des lectures concurrentes, sans régler par avance une controverse trinitaire au moyen d'une reformulation silencieuse.

7. Adam, humanité et royauté représentative

Paul rapproche le Christ d'Adam : comme la mort est associée à l'un, la vie nouvelle est liée à l'autre. Dans 1 Corinthiens 15, cette typologie est intégrée au raisonnement sur la résurrection. La portée du Royaume peut ainsi être lue en relation avec une vocation humaine renouvelée, et non uniquement avec la succession des empires.

L'image d'une domination confiée à un représentant humain possède des antécédents dans les Psaumes et dans le langage de Daniel 7. Les liens proposés par les exégètes sont précieux, mais une ressemblance thématique ne garantit pas que tous les détails de ces textes correspondent de manière univoque à la même doctrine.

Le vocabulaire du « dernier Adam » et du « premier homme » doit être étudié dans son contexte littéraire propre. La méthode de Paul ne consiste pas seulement à citer des passages anciens ; elle les relit en relation avec ce qu'il affirme du Christ ressuscité.

Cette différence avec les Évangiles reste importante. Marc raconte des rencontres et des gestes ; Paul construit un argument qui cherche à défendre l'espérance des morts. Le lecteur du Corpus peut reconnaître une continuité théologique sans écraser la singularité des écritures.

8. Colossiens 1:13 : un royaume auquel on est transféré

L'épître aux Colossiens emploie une image différente en 1:13 : les destinataires sont décrits comme transférés de la puissance des ténèbres vers le royaume du Fils aimé. Cette formulation est forte : elle associe l'appartenance présente à un changement de souveraineté. Elle apparaît dans un ensemble sur la délivrance, le pardon et l'identité du Christ.

Mais la question de l'auteur doit être mentionnée. L'attribution de Colossiens à Paul est discutée par les spécialistes ; certains défendent l'authenticité, d'autres y reconnaissent une élaboration de son école. Il serait trompeur de faire de la comparaison avec 1 Corinthiens une preuve que le même auteur a choisi ces deux images à la même époque.

La formule de transfert possède une portée communautaire et existentielle. Elle ne décrit pas nécessairement une migration géographique ni une nouvelle citoyenneté politique au sens moderne. Les destinataires sont invités à comprendre leur existence à la lumière d'une autorité transformée.

Ce chapitre doit préserver la spécificité de cette image sans en faire une clé absolue de toutes les autres métaphores de Paul. Le « Royaume du Fils » et le Royaume remis au Père posent un débat d'ensemble qui mérite des arguments, pas une simple juxtaposition de versets.

9. Les assemblées ne sont pas le Royaume devenu propriétaire de lui-même

Les lettres de Paul décrivent des conflits entre personnes, des désaccords sur les repas, des abus dans les réunions, des rivalités autour des dons et des blessures provoquées par le prestige social. Loin de présenter les communautés comme des sociétés déjà sans défaut, elles témoignent de difficultés profondes.

Cette réalité limite les tentatives d'identifier sans nuance l'assemblée chrétienne au Royaume de Dieu. Paul peut parler d'appartenance, de participation, d'héritage et de vie nouvelle, tout en exhortant des croyants qui n'agissent pas toujours en conséquence.

Une communauté peut témoigner du règne de Dieu sans se constituer en juge absolu des autres ni imposer une autorité qu'aucun texte ne lui a confiée. Les modalités de cet exercice institutionnel requièrent toutefois une réflexion qui dépasse l'exégèse d'une seule lettre.

La relation entre la diversité des membres et l'unité de l'assemblée est, pour Paul, une difficulté concrète. Le Royaume n'en élimine pas automatiquement les tensions ; il fournit des motifs pour examiner les attitudes qui les aggravent ou les apaisent.

10. Conclusion provisoire : la vie commune et le terme de l'histoire

Paul ne remplace pas simplement le Royaume de Dieu par une religion intérieure. Dans ses lettres, la notion intervient dans les débats sur les pratiques, la justice, la paix et l'espérance des morts. Les textes associent la vie actuelle des communautés à la question d'un terme où la mort et les puissances hostiles ne posséderaient plus l'autorité dernière.

Cependant, l'emploi paulinien ne constitue pas un dictionnaire stable et identique d'une lettre à l'autre. Il faut distinguer les genres, les situations, les vocabulaires et les débats d'attribution. Un lecteur gagnera davantage en découvrant ces différences qu'en recevant une synthèse artificiellement parfaite.

Le chapitre suivant abordera le livre de l'Apocalypse, où le Royaume et le jugement sont mis en images au cœur d'une confrontation avec les puissances et la violence.

Les choix théologiques personnels de Pierre-Alain Savoy ne sont ni inférés ni signés dans le présent brouillon. Ils devront être formulés après la relecture du dossier.

Cette publication progressive ne remplace pas la vérification des sources et la relecture finale. Les décisions d’auteur sont encore réservées.