Volume XLI · chapitre 07
Christianisme des origines et Antiquité tardive
Édition numérique · Octobre 2026
Ouverture — Le christianisme n'apparaît pas dans un monde sans morale sexuelle
Les premières communautés chrétiennes vivent à l'intérieur de mondes juifs et gréco-romains déjà traversés par des normes de mariage, de parenté, de maîtrise de soi et de hiérarchie. Les sources néotestamentaires ne se réduisent ni à une réprobation générale du plaisir ni à une célébration indifférenciée de toutes les pratiques. Elles relient la conduite des personnes à la vie communautaire, à une espérance religieuse et à des exigences de fidélité.
Deux précautions sont essentielles. Le christianisme primitif n'est pas une institution uniformément organisée, et ses textes ne décrivent pas directement les comportements de tous ses membres. Ensuite, l'évolution ultérieure vers des doctrines du mariage et de l'ascèse ne peut être rétroprojetée sans preuve sur les paroles de Jésus ou les premières assemblées.
1. Jésus : le mariage, le divorce et ceux qui ne se marient pas
Dans les évangiles, Jésus est interrogé sur le divorce. Matthieu 19,3–12 rappelle les récits de création et l'unité de l'alliance conjugale, puis évoque différentes figures d'eunuques et la possibilité d'une vie qui ne suit pas la trajectoire ordinaire du mariage. Le passage articule donc un enseignement exigeant sur l'union et la reconnaissance d'existences hors mariage. [CH01]
Il serait abusif d'y lire une théorie moderne de l'identité de genre, tout comme il serait réducteur d'affirmer qu'il ne concerne que les personnes mariées et n'a aucune portée anthropologique. Le texte exige l'étude du différend sur le divorce, de la citation de la Genèse et des interprétations de l'eunuque dans les contextes antiques.
Ailleurs, la critique de la convoitise ou la dénonciation de pratiques injustes s'inscrivent dans une exigence de vérité intérieure. Elles ne sont pas un manuel clinique de sexualité. Leur réception ultérieure a donné lieu à des disciplines et des débats que les communautés n'ont pas toujours résolus de la même façon.
2. Paul : liberté, responsabilité et corps
Dans 1 Corinthiens 6, Paul place la sexualité parmi les questions qui engagent la relation au Christ et à la communauté. Le corps n'est pas dénué de valeur ; il est au contraire porteur de responsabilité. La référence au corps comme « temple » de l'Esprit sert à discuter des comportements et de leur portée spirituelle. [CH02]
Le chapitre 7 de la même lettre traite explicitement du mariage, du célibat, de l'abstinence, du désir et de la réciprocité entre conjoints. Paul ne présente pas une seule condition de vie comme obligation pour tous. Il manifeste une préférence personnelle pour certaines formes de célibat, mais reconnaît des vocations différentes. Il est important de lire ces arguments dans leur horizon eschatologique, et non comme un droit matrimonial complet rédigé pour les sociétés modernes. [CH03]
La lettre aux Romains, surtout son premier chapitre, intervient dans une argumentation plus large sur l'idolâtrie, le jugement et la condition humaine. Ses affirmations sexuelles ne peuvent être isolées sans examiner cette structure. Le volume XLII leur consacrera une exégèse spécifique.
3. Mariage et célibat : diversité des vocations
Le célibat chrétien n'est pas apparu uniquement comme une répression de la sexualité. Dans certaines traditions, il s'est développé comme une manière de consacrer sa vie, de rechercher la disponibilité pour la communauté ou d'anticiper l'espérance eschatologique. Mais la valorisation de la virginité a aussi pu produire des hiérarchies entre états de vie, voire des formes de suspicion à l'égard de la relation conjugale.
Le mariage a parallèlement reçu des interprétations multiples : espace de fidélité, de procréation, de soutien mutuel ou signe d'une relation plus vaste. Le défi historique consiste à repérer les accents réels d'auteurs et de communautés, plutôt qu'à opposer sans nuance un « christianisme du plaisir » à un « christianisme de la répression ».
Une histoire des doctrines doit préciser quand des formulations deviennent normatives dans une institution et quand elles expriment la pensée singulière d'un prédicateur ou d'un maître spirituel.
4. Les premiers auteurs chrétiens : des textes situés
Les écrits patristiques abordent la continence, la virginité, les rapports entre mari et femme et la maîtrise des désirs. Leur lecture réclame un examen de l'origine du document, de sa langue, de son genre et de ses destinataires. Un traité polémique contre des adversaires philosophiques n'a pas la même portée qu'une exhortation adressée à des époux.
Clément d'Alexandrie, Tertullien ou les auteurs cappadociens ne forment pas une école unifiée. Certains textes accordent une place importante à la discipline du corps ; d'autres cherchent à montrer que la création corporelle demeure bonne. Leur diversité empêche de déclarer que le christianisme ancien aurait simplement « rejeté la sexualité » ou qu'il serait resté étranger aux normes sévères.
Une citation patristique exige une édition, un livre, une section et, lorsque la traduction employée est ancienne, la mention de sa date et de ses limites. Cette exigence vaut autant pour Augustin que pour les autres auteurs évoqués.
5. Augustin : désir, volonté et mariage
Augustin occupe une place majeure dans la réception latine de la sexualité, notamment par ses réflexions sur le péché, la concupiscence, le mariage et la volonté. Ses positions sont inséparables de controverses et de sa compréhension de la condition humaine après la chute. Il faut éviter de résumer un parcours intellectuel de plusieurs décennies par une formule selon laquelle « le sexe serait mauvais ».
Une distinction importante est celle entre la bonté du mariage, qu'Augustin défend, et les difficultés qu'il attribue au désordre du désir. Les débats ultérieurs sur la transmission du péché et la place du plaisir conjugal ont souvent utilisé ses œuvres pour soutenir des interprétations parfois plus rigides que le texte consulté. [CH04]
Il faut également rappeler que la réception d'Augustin varie entre traditions latines et orientales. Un chapitre d'histoire intellectuelle n'a pas vocation à faire de cette réception le seul modèle chrétien.
Étude de source : Augustin, la valeur du mariage au-delà de la fécondité
Une lecture directe de De bono coniugali montre qu'Augustin ne réduit pas le mariage à la procréation. Au §3, il évoque des époux vieillissants dont la fécondité ou la passion a pu diminuer mais dont le lien conserve une valeur humaine et une dimension d'affection. Ce passage oblige à nuancer l'affirmation selon laquelle la doctrine ancienne aurait tenu pour sans valeur tout mariage infertile. [CH06]
Au §32, il articule les trois biens du mariage par la formule latine « proles, fides, sacramentum » : descendance, fidélité et lien sacramentel. Cette triade marque la réception du mariage en Occident, sans suffire à décrire la pratique de tous les couples au Ve siècle. Augustin continue par ailleurs à valoriser la continence religieuse ; sa pensée doit donc être présentée dans sa tension entre bonté conjugale reconnue et exigence ascétique. [CH07]
Le vocabulaire latin et sa réception ne sauraient être projetés directement sur les définitions sacramentelles médiévales ou sur les questions modernes d'orientation sexuelle. Le dossier de recherche associé expose les sources, traductions et vérifications restantes.
Apparat de lecture — Augustin, §3 et §32 : deux affirmations complémentaires, pas interchangeables
Le traité De bono coniugali d'Augustin comporte, au §3, une réflexion qui dépasse la seule naissance d'enfants. Augustin y affirme que le bien du mariage ne repose pas uniquement sur la procréation et décrit la société naturelle de l'homme et de la femme. Il évoque l'union de personnes âgées qui n'ont pas eu d'enfants ou les ont perdus ; cette alliance garde une valeur malgré l'absence de perspective procréatrice. La version latine permet de vérifier les expressions societatem et ordo caritatis ; le témoignage empêche de réduire sans nuance tout le raisonnement d'Augustin à une définition biologique de l'union. [CH08]
Mais le §32 fait apparaître une autre dimension : la triple articulation proles, fides, sacramentum demeure décisive dans la construction morale de l'auteur. La descendance, la fidélité et le sacramentum ne sont pas des items d'un sondage sur les couples du Ve siècle, mais des catégories d'argumentation théologique. Le mot sacramentum et son statut doivent être étudiés dans le cadre de la pensée augustinienne ; le traduire comme s'il résumait déjà toutes les définitions sacramentelles postérieures serait anachronique. [CH07]
Une synthèse éditée par P. G. Walsh à Oxford présente le mariage chez Augustin comme une institution naturelle de compagnonnage, liée à la continuité humaine, et rappelle que l'auteur préfère la virginité consacrée comme état de vie. Ces arguments ne peuvent être supprimés pour faire d'Augustin un défenseur de toutes les conceptions modernes de la sexualité ; ils ne justifient pas non plus le slogan selon lequel il aurait dénié toute valeur au mariage des personnes infertiles. [CH09]
Ce que cette confrontation révèle : l'affection conjugale reconnue au §3 et la hiérarchie morale développée notamment au §32 appartiennent toutes deux au raisonnement d'Augustin. Retenir l'une en effaçant l'autre fausserait sa pensée. La traduction des termes, leur élaboration doctrinale et leur réception dans les Églises demeurent trois questions distinctes ; cette description historique ne préjuge pas de l'adhésion théologique de l'auteur du présent livre.
Précisions de texte : le §32 n'énonce pas trois conditions indistinctes pour tous les mariages
La lecture latine de De bono coniugali §32 apporte une nuance décisive : Augustin associe d'abord, pour les peuples en général, les biens du mariage à la génération et à la fidélité, puis situe dans le rapport au peuple de Dieu la sanctitas sacramenti. Il développe cette dernière au moyen de la permanence de l'union, comparée à celle du signe conféré par l'ordination. La triade finale proles, fides, sacramentum doit être replacée dans cette progression, non transformée en liste de prescriptions identiques pour toutes les sociétés. [CH10]
Il faut également distinguer stabilité du sens général et variantes textuelles. Dans sa recension de l'édition de P. G. Walsh, Karin Schlapbach relève au §3 le choix de la leçon voluptati plutôt que voluptatis, qui concerne la syntaxe d'une proposition sur le plaisir. Elle discute aussi la datation du traité autour du début du Ve siècle. Cette observation justifie d'indiquer les éditions et leurs lectures sans attribuer arbitrairement à Augustin des paroles françaises qui ne seraient pas contrôlées. [CH11]
Le §33 situe enfin explicitement l'argumentation dans une réponse aux critiques manichéennes du mariage des patriarches de l'Ancien Testament. Cette polémique éclaire la finalité du traité ; elle ne transforme pas Augustin en témoin direct des pratiques domestiques universelles de son temps. [CH12]
6. Femmes, veuves, virginité et autonomie
La place des femmes dans l'ascétisme ancien ne se laisse pas réduire à une opposition entre oppression et émancipation. Le choix de ne pas se marier pouvait représenter une forme de liberté à l'égard d'arrangements familiaux et de maternités imposées ; il pouvait aussi s'inscrire dans des institutions où l'autorité masculine restait forte.
L'histoire doit examiner les trajectoires attestées, la possibilité réelle du choix et la manière dont des femmes se sont exprimées ou ont été représentées par des auteurs masculins. Une déclaration exaltant la virginité ne permet pas de conclure à l'expérience de toutes les femmes qui la pratiquaient.
Il faut résister à l'idée que la vie monastique, parce qu'elle est spirituelle, serait toujours sans domination, ou à l'idée contraire que toute continence serait une violence.
7. Conversion, discipline et communautés
À mesure que le christianisme se développe et acquiert une reconnaissance institutionnelle, les normes relatives au mariage, au divorce et à la sexualité deviennent aussi des objets de droit, de discipline et de contrôle ecclésial. Les évolutions ne sont ni rapides ni identiques entre régions.
Un texte conciliaire peut s'adresser à une question locale ; un canon adopté dans une Église ne devient pas automatiquement norme de toute la chrétienté. La séparation entre prescriptions et pratiques demeure donc indispensable. Les vies ordinaires se laissent apercevoir par des récits, inscriptions et documents, non par les seuls décrets des responsables.
8. Une question de fond : pourquoi le corps compte-t-il ?
L'incarnation et la résurrection ont nourri des argumentations en faveur de la valeur du corps. Mais elles n'ont pas supprimé les tensions entre idéal ascétique et vie conjugale. Une théologie attentive doit reconnaître qu'une valorisation du corps peut coexister avec des exigences strictes touchant ses usages.
Ces tensions peuvent être discutées sur le terrain doctrinal sans confondre désaccord moral et abus sexuel. La violence se qualifie par ses actes et ses mécanismes ; l'exigence d'une discipline librement choisie ne constitue pas, par elle-même, une agression.
Conclusion — Un héritage sans récit unique
Le christianisme ancien a hérité de débats juifs et méditerranéens, puis a formulé des réponses nouvelles sur l'union, le célibat et la sanctification. Il serait faux d'en raconter l'histoire comme une marche uniforme vers une liberté croissante ou une répression continue. Ses textes contiennent des ressources de valorisation du corps et des prescriptions parfois difficiles à recevoir aujourd'hui.
La tâche historique est de les restituer avant de les juger. Le chapitre suivant abordera les sociétés médiévales, en distinguant les mondes latin et byzantin, leurs institutions et leurs pratiques.
Références à exploiter et vérifier intégralement
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[CH01] Matthieu 19,3–12, texte et notes : https://bible.usccb.org/bible/matthew/19
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[CH02] 1 Corinthiens 6, texte et notes : https://bible.usccb.org/bible/1corinthians/6
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[CH03] 1 Corinthiens 7, texte et notes : https://bible.usccb.org/bible/1corinthians/7
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[CH04] Augustin, De bono coniugali, édition latine et traductions à sélectionner avant utilisation de toute citation précise ; notice d'ensemble : https://www.newadvent.org/fathers/1309.htm
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[CH05] Kyle Harper, From Shame to Sin: The Christian Transformation of Sexual Morality in Late Antiquity, Harvard University Press, 2013. Source secondaire à lire et discuter avec les autres travaux historiographiques avant conclusions définitives.
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[CH06] Augustin, De bono coniugali, §3, latin, édition CSEL 41 (1900) numérisée : https://www.sophiascriptura.com/fathers/augustine-bono-coniugali/1/
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[CH07] Augustin, De bono coniugali, §32, édition Joseph Zycha, CSEL 41 (1900), texte latin : https://www.monumenta.ch/latein/text.php?nf=1&rumpfid=Augustinus%2C+De+bono+coniugali%2C++++p32&tabelle=Augustinus
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[CH08] Augustin, De bono coniugali, §3, texte latin dans l'édition de Migne transcrite sur Wikisource, avec comparaison possible au texte traduit : https://la.wikisource.org/wiki/De_bono_coniugali_(ed._Migne)
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[CH09] Augustin, De bono coniugali, étude et traduction anglaise sous la direction de P. G. Walsh, Oxford University Press, 2001, chapitre « De Bono Coniugali: The Good of Marriage » : https://doi.org/10.1093/0198269951.003.0001
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[CH10] Augustin, De bono coniugali §32, latin d'après J. Zycha, CSEL 41 (1900) ; distinction « per omnes gentes » / « populus Dei », avec triade finale : https://www.monumenta.ch/latein/text.php?nf=1&rumpfid=Augustinus%2C+De+bono+coniugali%2C++++p32&tabelle=Augustinus
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[CH11] Karin Schlapbach, compte rendu critique de l'édition de P. G. Walsh (2001), Plekos 5 (2003), p. 169–172, discussion des variantes §3 et des datations : https://www.plekos.uni-muenchen.de/2003/rwalsh.pdf
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[CH12] Augustin, De bono coniugali §33, texte latin, édition Zycha (1900) via Perseids, contexte de polémique contre les Manichéens : https://fgh.perseids.org/read/latinLit/stoa0040/stoa035/opp-lat1/33-retractationes
Réserves philologiques et historiographiques : une étude de cas d'Augustin, De bono coniugali §§3 et 32, est maintenant fondée sur des textes latins et leur appareil bibliographique. Les autres œuvres patristiques, les canons, les variantes manuscrites et l'évolution des interprétations confessionnelles restent à examiner de manière contradictoire avant l'édition définitive. La conclusion théologique personnelle de l'auteur n'est ni présumée ni rédigée à sa place.