Volume XLI · chapitre 11
Expansion coloniale, race et domination sexuelle
Édition numérique · Octobre 2026
Ouverture — L'intimité peut être un instrument de domination
L'expansion coloniale européenne a modifié les rapports entre les individus, les institutions et les conceptions du corps. Les archives coloniales abordent fréquemment les unions, les relations sexuelles, les naissances, les classifications raciales et les comportements qu'elles prétendent réguler. Pourtant, ces documents ont souvent été produits par ceux qui dominaient les sociétés décrites.
L'historien doit alors poser une double question : que cherchait à contrôler l'administration coloniale, et quelle part de la vie affective des populations concernées échappe à ce dispositif documentaire ? La réponse demande d'entendre, lorsque les sources le permettent, les voix des personnes colonisées et asservies.
1. Une archive qui classe les corps
Les administrations coloniales ont parfois voulu identifier les populations selon origine, filiation, statut juridique et catégories raciales. Les relations sexuelles et matrimoniales peuvent alors être soumises à un contrôle spécifique : reconnaissance de certains enfants, restrictions d'union, réglementation de la prostitution ou surveillance de la santé publique.
Ces catégories ne décrivent pas des propriétés humaines immuables. Elles participent parfois à la production même des hiérarchies qu'elles prétendent seulement constater. Les recherches sur la sexualité coloniale insistent sur la nécessité de lire ces archives en examinant leur rôle dans l'exercice du pouvoir. [CL01]
Un registre colonial n'est donc pas un miroir innocent de la population ; il faut connaître son auteur, son objectif administratif, ses contraintes et les voix qu'il exclut.
2. Esclavage et absence de liberté réelle
Dans les sociétés esclavagistes, la dépendance juridique et matérielle des personnes asservies créait des situations d'exploitation particulièrement graves. La possibilité de refuser une relation ne peut être envisagée comme celle de personnes placées sur un pied d'égalité.
Les violences sexuelles commises par des propriétaires ou leurs représentants ne doivent pas être masquées sous des termes euphémisants empruntés aux archives. Mais il faut également éviter d'inventer les circonstances d'un événement non documenté. Les chercheurs cherchent parfois des traces dans les actes de vente, les registres de naissance, les correspondances, les plaintes et les témoignages publiés après la fin de l'esclavage.
L'histoire doit reconnaître la violence structurelle sans prétendre que les personnes asservies furent privées de toute capacité de relations, de solidarité ou de résistance.
3. Unions imposées et contrôle de la filiation
Des réglementations coloniales ont pu reconnaître ou refuser des unions selon les catégories raciales et les intérêts de la puissance dominante. La manière dont les enfants étaient classés ou dont les héritages étaient distribués pouvait peser sur la liberté des parents.
Les empires portugais, espagnol, britannique, français ou néerlandais ne formaient pas un seul système juridique. La période, la colonie, le statut des personnes et les pratiques locales modifient la portée d'une règle : sans ces distinctions, la comparaison ferait disparaître les différences qu'elle prétend étudier.
Une analyse comparative ne doit donc pas réduire des siècles de colonisation à l'application d'un modèle unique.
Étude de cas — Harriet Jacobs, une voix de femme asservie
Une source autobiographique permet de compléter les archives produites par les maîtres, administrations et tribunaux. En 1861, Harriet Jacobs publie Incidents in the Life of a Slave Girl, sous le pseudonyme Linda Brent, avec le concours éditorial de Lydia Maria Child. Le chapitre V, The Trials of Girlhood, relate les pressions et harcèlements sexuels d'un propriétaire envers Jacobs adolescente ; le chapitre XIII, The Church and Slavery, interroge les liens entre pratiques religieuses et système esclavagiste. [CL04]
Sa situation illustre la différence entre une relation intime simplement déclarée et une relation où la dépendance matérielle et juridique rend le refus périlleux. Elle décrit néanmoins ses stratégies de résistance et cherche à faire entendre sa voix : l'étude ne doit pas la réduire à une victime passive. La source a une intention abolitionniste assumée, mais cette finalité ne retire pas automatiquement sa valeur testimoniale.
L'édition universitaire précise les médiations éditoriales et l'usage de pseudonymes. On ne peut déduire d'un récit autobiographique la fréquence générale des violences dans tous les systèmes esclavagistes ; on peut étudier rigoureusement ce qu'une personne a choisi d'attester et de rendre public. Voir le dossier de recherche associé.
4. Le discours moral comme justification de l'ordre colonial
Les autorités coloniales et certains missionnaires ont parfois représenté les pratiques sexuelles des sociétés colonisées comme des signes d'infériorité morale ou de besoin de « civilisation ». Ces discours méritent une étude critique : ils pouvaient traduire un véritable désaccord religieux, mais aussi servir à légitimer la surveillance et la domination.
Il serait injuste d'attribuer cette instrumentalisation à tous les missionnaires ou à toutes les Églises. Certaines voix chrétiennes ont aussi critiqué des violences et défendu la dignité des personnes dominées. Les positions doivent être attribuées à des auteurs et à des décisions précises.
Annoncer une foi, imposer une conduite par la contrainte et contribuer à un système de domination matérielle ne sont pas des actes équivalents. L'enquête distingue les intentions invoquées par les acteurs, les moyens réellement employés et les conséquences pour les personnes soumises à leur autorité.
5. Désir, mobilité et relations vécues
Les administrations pouvaient décrire des unions selon leur convenance politique, alors que les acteurs vivaient des situations d'attachement, de rejet, de négociation ou de résistance plus complexes. Une recherche sur l'Inde coloniale, les Amériques ou l'Afrique ne doit pas supposer que toutes les relations entre Européens et populations locales avaient le même sens.
Le chapitre « Colonialism and Modern Sexuality » du Cambridge World History of Sexualities propose précisément d'étudier les mondes coloniaux au moyen de plusieurs approches : régulation, intimité, mobilité, violence et représentations du désir. Il rappelle les silences des archives et la difficulté d'accéder aux expériences ordinaires. [CL01]
Une lecture responsable cherchera des cas situés plutôt qu'une explication universelle.
6. La production de catégories sexuelles modernes
Les rencontres coloniales ont également influencé les langues et les classifications utilisées pour parler de sexe, de genre et de sexualité. Les normes européennes pouvaient rencontrer des pratiques locales qui ne se décrivaient pas par les mêmes catégories.
Il ne faut pas en déduire que toute identité minoritaire contemporaine serait une invention coloniale, ni que toutes les sociétés antérieures reconnaissaient des catégories modernes. Il faut examiner les concepts dans leurs langues et leurs situations historiques.
L'écriture de l'histoire peut aider à distinguer la continuité de certaines expériences humaines de la variation des mots et institutions qui les organisent.
Étude de cas — Surveillance administrative des hijras en Inde du Nord
L'histoire coloniale révèle aussi une forme de pouvoir qui ne relève pas directement d'une agression sexuelle : l'État peut transformer une catégorie sociale en catégorie policière, puis utiliser ce classement pour limiter les déplacements et les activités de ceux qu'il désigne. Jessica Hinchy étudie cette transformation en Inde septentrionale, notamment dans les décennies 1850–1900. Ses recherches portent sur les groupes que l'administration britannique classait comme « hijras », les dossiers judiciaires et la réglementation associée au Criminal Tribes Act de 1871. [CL05][CL06]
Un changement décisif réside dans la finalité des documents : un recensement ou un rapport de police ne cherche pas nécessairement à connaître l'expérience intérieure d'une personne. Il peut servir à identifier une population jugée suspecte, à contrôler les prestations publiques et à définir les formes d'apparence ou d'activité socialement admises. L'historien doit distinguer la qualification administrative de la manière dont les intéressés se nommaient, organisaient leurs solidarités et négociaient leur existence quotidienne.
L'analyse de Hinchy évite une explication simpliste selon laquelle les seuls Européens auraient fabriqué toutes les hostilités. Les tensions locales, les positions d'élites indiennes et les intérêts de l'administration coloniale interagissaient. Cette pluralité n'excuse pas la répression coloniale ; elle rend son histoire plus rigoureuse. Le cas particulier n'autorise toutefois ni une généralisation à toutes les régions de l'Inde ni l'assimilation rétrospective de toutes les personnes enregistrées à une identité sexuelle actuelle.
Enfin, la criminalisation d'une catégorie de genre et la violence sexuelle ne sont pas des faits équivalents. On peut les étudier dans un même chapitre sur le corps et le pouvoir, sans effacer leurs différences juridiques, historiques et humaines. Le dossier de recherche H11 et le chapitre 9 confrontent ce cas aux autres contextes, en exposant les limites des sources disponibles.
7. Violence de guerre, contrôle policier et vulnérabilité
L'occupation et les conflits associés à la conquête ont pu entraîner des violences sexuelles. La documentation n'est pas uniforme et nécessite une critique méthodique des sources militaires, administratives et testimoniales.
Un témoignage doit être entendu avec respect sans devenir automatiquement un argument pour condamner toute une population. Les archives peuvent contenir des accusations utilisées à des fins de propagande ; la gravité d'une violence ne justifie pas de renoncer à l'établissement des faits.
Les politiques de protection et de réparation contemporaines appartiennent à un autre cadre juridique que celui des sociétés coloniales étudiées ; le rapprochement doit donc être explicité.
8. La réponse de l'éthique chrétienne
Une théologie de la dignité humaine rencontre ici une question décisive : comment des institutions se réclamant de la foi ont-elles parfois contribué à des hiérarchies de corps et de peuples ? La réponse exige une enquête précise, non une condamnation collective de tous les croyants du passé.
Il faut distinguer les arguments scripturaires utilisés pour légitimer la domination, les critiques formulées par des chrétiens, et la position propre que l'auteur développera après examen des preuves.
L'unité des croyants ne peut être fondée sur l'oubli des personnes victimes ; elle demande une vérité historique qui ne se laisse pas écraser par la défense de l'image institutionnelle.
Conclusion — La domination laisse des traces documentaires et des silences
Les archives coloniales sont à la fois des sources précieuses et des instruments de pouvoir. Une histoire de la sexualité qui les utiliserait sans critique reconduirait parfois les classifications et les omissions qu'elles ont produites.
La recherche doit retrouver des situations concrètes, examiner les mécanismes de coercition et refuser de faire des continents des personnages moraux homogènes.
Sources et perspectives de recherche
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[CL01] « Colonialism and Modern Sexuality », The Cambridge World History of Sexualities, 2024, résumé historiographique : https://www.cambridge.org/core/books/abs/cambridge-world-history-of-sexualities/colonialism-and-modern-sexuality/41A425F7260A44321E3860BE6FF9131E
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[CL02] The Cambridge World History of Sexualities, volume III, chapitres sur la sexualité à l'époque coloniale ; sommaire à compléter par aires documentaires : https://www.cambridge.org/core/books/cambridge-world-history-of-sexualities/785AC75279166B475487520090CD1B6F
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[CL03] Archives nationales, bibliothèques coloniales et témoignages de personnes asservies : fonds à déterminer par territoire et période, aucune cote présumée.
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[CL04] Harriet Jacobs, Incidents in the Life of a Slave Girl, 1861, chapitres V et XIII, édition annotée University of Virginia : https://anthology.lib.virginia.edu/work/Jacobs/jacobs-incidents
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[CL05] Jessica Hinchy, Governing Gender and Sexuality in Colonial India: The Hijra, c.1850–1900, Cambridge University Press, 2019, présentation de l'ouvrage : https://www.cambridge.org/core/books/governing-gender-and-sexuality-in-colonial-india/200A4682A894AB7136CF0463F12C2687
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[CL06] Jessica Hinchy, « The Hijra Panic », dans l'ouvrage précédent, chapitre 1, documents judiciaires et administratifs de l'Inde du Nord : https://www.cambridge.org/core/books/governing-gender-and-sexuality-in-colonial-india/hijra-panic/1E3C6C60CC72BEDBBF1FD1559F83C505
Réserve documentaire : deux cas historiques circonscrits (Harriet Jacobs et l'administration coloniale des hijras) sont désormais présents. Les documents primaires complets cités dans les études de Hinchy doivent encore être collationnés et plusieurs territoires étudiés avant toute présentation de ce chapitre comme enquête historique exhaustive.