Volume XLI · chapitre 13
La sexologie devient une discipline
Édition numérique · Octobre 2026
Ouverture — Étudier le désir ne signifie pas seulement le juger
L'étude scientifique de la sexualité s'est constituée progressivement, au croisement de la médecine, de la psychologie, des statistiques, de la physiologie et des sciences sociales. Cette histoire fut marquée par des innovations mais aussi par des classifications discutables, des biais de recrutement et des présupposés moraux parfois dissimulés. Dire « la sexologie » ne désigne donc ni une école unique ni une vérité immuable.
Il est nécessaire de comprendre comment le champ a changé d'objets : d'abord les conduites tenues pour déviantes, puis les attitudes et les comportements déclarés, les réponses physiologiques, la santé sexuelle et les relations humaines. Chaque démarche possède ses méthodes et ses limites.
1. Les pionniers : clinique, réforme sociale et catégories médicales
À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, des auteurs comme Havelock Ellis et Magnus Hirschfeld participent à l'élaboration d'un savoir sur les comportements et les orientations sexuelles. Certains cherchent à contester une pathologisation et des sanctions pénales ; d'autres produisent des catégories qui resteront marquées par les conceptions de leur époque. [SE01]
La présence d'un projet de réforme sociale chez un chercheur ne suffit pas à invalider ses observations, mais demande de les examiner. De même, un discours médical ancien ne doit pas devenir automatiquement autorité clinique contemporaine du seul fait qu'il porte le nom d'un médecin.
Une analyse fiable de ces pionniers associe l'œuvre précise, son contexte, la méthode utilisée et les controverses de réception. La célébrité d'un auteur ne tient pas lieu de preuve.
2. Les classifications ne sont pas des diagnostics éternels
L'histoire de la sexologie révèle des phénomènes d'abord classés comme pathologies puis réévalués, notamment l'homosexualité. Ce changement ne relève pas seulement d'un nouveau vocabulaire politique ; il appartient à l'histoire de la psychiatrie, de la recherche et des critères de trouble mental.
La décision prise par l'American Psychiatric Association en décembre 1973 et sa mise en œuvre dans la révision du DSM-II en 1974 doivent être distinguées de l'évolution ultérieure des classifications internationales de l'OMS : ces étapes relèvent d'institutions et de calendriers différents. Une classification n'est pas le relevé brut d'une réalité ; elle implique aussi des décisions sur ce qui mérite un diagnostic et un soin. [SE02]
Aucune conviction morale ne permet de rétablir par simple déclaration une pathologie que les institutions scientifiques ne reconnaissent plus.
3. Kinsey : enquêter sur les comportements déclarés
Les enquêtes publiées par Alfred Kinsey et ses collaborateurs au milieu du XXe siècle ont contribué à montrer une diversité de comportements et d'expériences qui ne correspondait pas toujours aux normes publiquement affirmées. Elles ont provoqué des controverses considérables, liées aux méthodes, aux échantillons et à l'interprétation de leurs résultats.
L'intérêt de Kinsey ne consiste pas à faire de ses pourcentages une vérité générale intemporelle. Il réside notamment dans la prise au sérieux du comportement déclaré comme objet d'enquête. Ses travaux ont néanmoins connu des biais de recrutement qui limitent la généralisation à l'ensemble des populations. [SE03]
Une méthode scientifique rigoureuse ne cite jamais un taux sans décrire qui fut interrogé, quand, comment et avec quels effets possibles de sélection.
Jalons documentaires : 1948, 1953, 1973 et 1990–1993
L'histoire du XXe siècle demande de séparer les enquêtes empiriques des classifications diagnostiques. Le Kinsey Institute confirme la publication de Sexual Behavior in the Human Male en 1948 puis de Sexual Behavior in the Human Female en 1953. Ces enquêtes ont rendu visibles des comportements et des attirances variés, mais leurs méthodes de recrutement limitent la portée universelle des fréquences rapportées. [SE06]
En décembre 1973, l'American Psychiatric Association, responsable du DSM, a décidé de supprimer l'homosexualité en tant que trouble mental général. Cette décision a été confirmée par référendum des membres en avril 1974, puis intégrée à la nouvelle impression du DSM-II. Il faut distinguer cette association de l'American Psychological Association, organisme différent, qui s'est prononcé en 1975 contre la pathologisation. La catégorie transitoire Sexual Orientation Disturbance a néanmoins subsisté après la suppression du diagnostic général : le changement a été progressif, et non une disparition instantanée de tout vocabulaire psychiatrique contestable. [SE07][SE11]
L'OMS a adopté la dixième révision de la CIM en mai 1990, avec une entrée en vigueur internationale le 1er janvier 1993. Il serait donc impropre de présenter la date de 1990 comme l'application immédiate de la révision dans chaque système national. Le dossier de recherche associé documente ces différences. [SE08]
4. Masters et Johnson : observer la réponse physiologique
William Masters et Virginia Johnson ont développé des travaux expérimentaux sur la physiologie de la réponse sexuelle humaine. Leur démarche diffère des questionnaires historiques : elle cherche à observer des phénomènes corporels, ce qui ouvre des connaissances nouvelles tout en soulevant des questions de sélection, de contexte expérimental et de généralisation.
Mesurer une réponse physiologique ne suffit pas à comprendre la signification d'un désir, la qualité d'une relation ou la satisfaction d'une personne. La sexualité ne peut être réduite à une séquence biologique universelle dépourvue de contexte psychologique. [SE04]
Leur influence clinique doit être étudiée avec des travaux contemporains sur les difficultés sexuelles et la thérapie de couple, en distinguant savoir physiologique et interprétation psychologique.
5. Psychanalyse et explications de l'orientation
Freud a proposé des théories du développement sexuel, du désir et des conflits psychiques qui ont marqué la pensée du XXe siècle. Leur influence culturelle est considérable, mais les hypothèses psychanalytiques ne peuvent être traitées comme démonstrations expérimentales universelles.
Il est nécessaire de distinguer découvertes historiques, conjectures cliniques et interprétations rétrospectives. La relation entre développement affectif et orientation sexuelle fait l'objet de recherches, sans permettre de conclure qu'une orientation serait causée par un modèle familial simple.
Il serait inadmissible de présenter une spéculation psychodynamique ancienne comme preuve d'une cause clinique de l'homosexualité.
6. Les méthodes modernes : plusieurs types de preuve
Les recherches sur la santé sexuelle peuvent mobiliser des enquêtes représentatives, des études longitudinales, des entretiens qualitatifs, des études cliniques, des revues systématiques ou des observations physiologiques. Ces méthodes ne répondent pas toutes aux mêmes questions.
Une enquête sur les comportements peut documenter la fréquence déclarée d'un acte ; elle ne prouve pas sa cause. Une étude de traitement sans groupe comparable peut signaler une amélioration, sans attribuer tous les changements à l'intervention. Un témoignage donne accès à une expérience, sans constituer une proportion dans une population.
Comparer ces résultats exige de connaître les populations recrutées, les périodes d'observation, les incertitudes et les conflits de méthode. Sans ces précisions, un chiffre exact en apparence peut raconter une histoire fausse.
7. Santé sexuelle et expérience globale de la personne
Les définitions de travail de l'OMS associent la santé sexuelle au bien-être, au respect et à l'absence de coercition. Elles permettent de ne pas réduire les soins aux infections ou à la reproduction. Elles ne constituent cependant pas un système moral complet et ne tranchent pas automatiquement les doctrines chrétiennes du mariage et de la fidélité. [SE05]
La sexologie contemporaine doit tenir compte des personnes dont la sexualité évolue avec l'âge, la maladie, le handicap ou des changements relationnels. La santé est inséparable de conditions sociales et d'un accès à une information fiable.
8. Place d'une théologie informée
Une théologie qui s'intéresse à la sexualité ne peut ignorer les connaissances sur les corps, les difficultés sexuelles, le développement ou les préjudices. Mais elle ne doit pas demander à une étude clinique de prouver une affirmation sur Dieu.
De même, un constat médical ne devient pas automatiquement une norme morale. La discussion entre disciplines gagne à maintenir ces frontières visibles tout en acceptant que leurs questions se croisent.
Étude de méthode — Quand une catégorie diagnostique évolue
Il faut éviter de confondre trois opérations historiques : retirer une catégorie d'un manuel de diagnostic, modifier une politique de soins et changer la morale religieuse d'une société. La documentation de l'American Psychiatric Association distingue la décision de décembre 1973, la suppression effective de la catégorie générale du DSM-II en 1974, la persistance ultérieure de termes liés à la souffrance ressentie vis-à-vis de l'orientation, et leurs révisions dans le DSM-III puis le DSM-III-R. Une chronologie qui ne mentionne que l'année 1973 efface ces épisodes de transition. [SE09]
La santé sexuelle ne saurait pour autant être réduite au contenu d'un manuel psychiatrique. L'Organisation mondiale de la santé propose une définition de travail englobant bien-être corporel, émotionnel, mental et social, qualité des relations, possibilité de sécurité et absence de contrainte. Il s'agit d'un cadre de santé publique ; on ne devrait pas le présenter comme s'il tranchait chaque controverse morale ou théologique sur la conduite humaine. [SE10]
La recherche sexologique se juge également à ses méthodes. La fréquence d'un comportement rapporté par des personnes volontaires ne représente pas automatiquement sa prévalence dans toute une population ; une corrélation entre situation sociale et souffrance psychique ne démontre pas, sans analyse complémentaire, que l'orientation elle-même soit la cause de la souffrance ; et une norme morale majoritaire ne fait pas office de diagnostic. Un chapitre scientifiquement honnête déclare quels phénomènes ont été observés, chez qui, dans quelles conditions, et ce qu'on ne peut conclure.
Conclusion — Une discipline qui doit aussi s'examiner elle-même
La sexologie a permis de nouvelles connaissances, mais son histoire montre combien il faut surveiller les catégories, les échantillons et les méthodes. Le progrès consiste moins à afficher une certitude sans réserve qu'à rendre les observations contrôlables, à corriger les erreurs et à prendre au sérieux les personnes concernées.
Le chapitre suivant examinera les transformations de la contraception, des familles et des droits des femmes au XXe siècle.
Sources
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[SE01] SAGE Encyclopedia of LGBTQ+ Studies, « Sexology », jalons historiques : https://sk.sagepub.com/ency/edvol/embed/the-sage-encyclopedia-of-lgbtq-studies-2e/chpt/sexology
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[SE02] OMS, histoire des classifications internationales : https://www.who.int/standards/classifications/classification-of-diseases/
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[SE03] Indiana University, Kinsey Institute, archives et présentation des enquêtes : https://kinseyinstitute.org/about/history/index.html
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[SE04] Masters et Johnson, Human Sexual Response (1966), ouvrage historique à consulter dans une édition identifiée avant toute analyse des protocoles.
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[SE05] OMS, Defining sexual health : https://www.who.int/teams/sexual-and-reproductive-health-and-research/key-areas-of-work/sexual-health/defining-sexual-health
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[SE06] Kinsey Institute, histoire institutionnelle des publications de 1948 et 1953 : https://kinseyinstitute.org/about/history/index.html
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[SE07] National Academies, The Health of Lesbian, Gay, Bisexual, and Transgender People, chronologie des décisions psychiatriques et psychologiques de 1973 et 1975 : https://www.ncbi.nlm.nih.gov/sites/books/NBK64801/
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[SE08] OMS, historique des révisions de la CIM, adoption en mai 1990 et entrée en vigueur en janvier 1993 : https://www.who.int/standards/classifications/classification-of-diseases/
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[SE09] American Psychiatric Association, Working with LGBTQ Patients, chronologie et définitions historiques du DSM : https://www.psychiatry.org/psychiatrists/diversity/education/best-practice-highlights/working-with-lgbtq-patients
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[SE10] Organisation mondiale de la santé, Defining sexual health, définition de travail issue de la consultation technique de 2002, publiée en 2006 : https://www.who.int/teams/sexual-and-reproductive-health-and-research/key-areas-of-work/sexual-health/defining-sexual-health
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[SE11] Psychiatric News, « Members Elect Marmor, Uphold DSM-II Change », 1er mai 1974, compte rendu du référendum confirmant la décision des administrateurs de l'American Psychiatric Association : https://psychiatryonline.org/doi/10.1176/appi.pn.1974.9.9.2
Réserve : aucun chiffre issu des enquêtes historiques n'est repris sans consultation des données et de la méthode complète. Les hypothèses causales anciennes doivent être confrontées à la littérature actuelle.