Volume XLI · chapitre 16
Violences sexuelles à travers le temps
Édition numérique · Octobre 2026
Introduction — Ce que les normes peuvent cacher
L'histoire de la sexualité ne saurait s'arrêter aux mariages, aux représentations du désir ou aux discours moraux. Elle doit examiner les situations où le corps d'une personne a été utilisé contre sa volonté, sous contrainte ou dans une relation d'exploitation. Les violences sexuelles ne sont pas une annexe regrettable que l'on ajouterait à la fin d'un récit des mœurs : elles obligent à reprendre les grandes questions de liberté, de pouvoir, de protection et de responsabilité.
Elles posent toutefois un problème d'historien. Les normes juridiques ont évolué ; certaines sociétés reconnaissaient des protections fondées sur le statut et non sur une autonomie reconnue à toute personne. D'autres toléraient des pratiques qui seraient aujourd'hui dénoncées. Faut-il alors renoncer à parler de violence pour ne pas commettre d'anachronisme ? Non. Mais il faut distinguer ce que les acteurs de l'époque qualifiaient comme infraction, ce que les sources attestent comme contrainte et la catégorie analytique mobilisée aujourd'hui.
1. Définir l'acte, non étiqueter une identité
La violence sexuelle concerne des actes ou tentatives imposés par la force, la menace, l'emprise ou d'autres formes de coercition. Elle peut se produire dans un couple, une famille, un lieu de travail, une institution, un contexte de guerre ou un espace religieux. Les définitions de santé publique de l'OMS mettent l'accent sur la contrainte et les préjudices, plutôt que sur une orientation sexuelle ou une identité. [V01]
La conduite à tenir sur le plan historique est donc de décrire : qui a accompli quoi ? contre qui ? dans quelles conditions de liberté ? avec quels moyens de pression ? La connaissance des faits peut être incomplète ; elle ne doit pas être comblée par une supposition sur le caractère moral de telle ou telle population.
Cette exigence écarte deux amalgames. Une personne homosexuelle ou transgenre n'est pas un auteur de violence du seul fait de son orientation ou de son identité. Une personne engagée dans une union reconnue, de son côté, n'acquiert aucun droit de contraindre sexuellement son partenaire.
2. Violence et droit : la protection fut souvent inégale
Les textes légaux anciens peuvent protéger d'abord le mariage, la filiation, l'honneur familial ou la propriété plutôt que la liberté personnelle au sens contemporain. L'écart entre la qualification ancienne et l'analyse actuelle doit être exposé précisément. Une agression pouvait être traitée différemment selon que la victime était libre, esclave, fiancée ou mariée ; cette différence renseigne sur le fonctionnement de l'institution, non sur la valeur intrinsèque des personnes.
Un exemple biblique est Deutéronome 22, où les cas sont organisés selon le statut matrimonial et les circonstances présumées de l'agression. Ce texte permet de voir simultanément l'existence de catégories visant à reconnaître une victime et la persistance de logiques sociales très asymétriques. Il ne démontre pas que les mêmes sanctions furent régulièrement appliquées dans toutes les communautés de l'Israël ancien. [V02]
L'historien doit refuser le sophisme selon lequel une violence serait juste parce qu'une loi l'autorisait. Il doit également éviter de présenter un droit ancien comme identique au droit actuel.
Un contrepoint autobiographique : Harriet Jacobs
Le cas d'Harriet Jacobs, autrice en 1861 de Incidents in the Life of a Slave Girl, apporte une source différente de la loi antique ou du rapport d'expertise moderne. Dans son chapitre V, elle rapporte les pressions sexuelles subies pendant l'adolescence dans un rapport d'esclavage et de dépendance. Son écriture permet d'étudier la violence à partir de la parole d'une personne concernée, sans réduire le récit aux seules qualifications formulées par l'autorité. [V05]
Ce témoignage ne fournit pas une mesure statistique de l'ensemble des violences esclavagistes. Il illustre en revanche pourquoi l'absence de liberté de refus doit être recherchée au-delà de la seule mention d'une lutte physique. Le dossier complet figure dans de recherche associé.
Une distinction ancienne à restituer sans anachronisme : le Digeste 48,5,14,7
Le juriste Ulpien, dont un fragment est conservé dans le Digeste compilé sous Justinien, évoque l'accusation d'adultère dirigée contre une épouse détenue par des ennemis. Le fragment D. 48,5,14,7 examine précisément une femme retenue chez des ennemis : Ulpien admet dans ce cadre une accusation exercée par le mari, mais écarte la condamnation pour adultère ou stuprum lorsqu'elle a subi la force des ennemis. Le texte latin visible dans la restitution numérique de Mommsen/Krüger éclaire cette distinction entre violence subie et conduite volontaire. Ce raisonnement est situé dans un cas de captivité, non dans une règle universelle sur toute agression sexuelle, comme le rappelle une étude d'Atria A. Larson publiée en 2025. [V06][V07][V08]
Il serait donc inexact de soutenir que tout le droit romain ignorait absolument les effets de la contrainte. Ce cas ne permet cependant pas d'affirmer que toutes les personnes victimes furent effectivement protégées, ni que les catégories de stuprum ou d'adulterium coïncidaient avec les infractions contemporaines. La transmission est elle-même médiée par un recueil justinien du VIe siècle de fragments juridiques plus anciens. Le dossier H14 situe ce passage avec les règles romaines de statut et les discussions sur la loi julienne.
Cette prudence éclaire aussi la lecture des textes religieux anciens : observer qu'une norme distingue force et faute personnelle n'établit pas comment les institutions ont écouté les personnes vulnérables ni si celles-ci pouvaient faire valoir leurs droits. On ne doit ni effacer les distinctions déjà formulées dans les sources anciennes ni les présenter comme une garantie de justice effectivement réalisée.
3. Les enfants : une vulnérabilité fondamentale
L'exploitation sexuelle d'enfants et d'adolescents ne peut être réduite à une simple question de normes variables. Les connaissances contemporaines sur le développement, la capacité de discernement, le consentement et les effets des violences donnent des critères clairs de protection. Un adulte qui tire profit de la dépendance d'un mineur ne construit pas une relation entre partenaires placés sur un plan équivalent. [V03]
Les archives historiques peuvent minimiser cette dépendance ou valoriser des rapports profondément asymétriques. Leur lecture critique examinera âge, statut, autorité, règles matrimoniales et possibilité réelle de refus. Elle ne reprendra pas sans distance des euphémismes qui masqueraient le préjudice subi.
La protection de l'enfance, la prévention, les procédures de signalement et l'accompagnement n'ont pas la même fonction. Les distinguer permet de nommer les responsabilités sans exposer les victimes à des détails inutilement intrusifs ni fournir de procédés susceptibles de faciliter de nouvelles violences.
4. Consentement et asymétries de pouvoir
Le mot « consentir » peut tromper s'il n'est pas accompagné des conditions qui donnent à un accord sa réalité. Une menace de licenciement, l'autorité d'un supérieur, la dépendance économique, la peur d'une condamnation religieuse ou l'absence de possibilité de partir peuvent altérer profondément la liberté de décision.
Toute asymétrie ne prouve pas à elle seule qu'un acte déterminé fut forcé. Mais elle constitue une question d'enquête : le récit d'une relation ne saurait être jugé entièrement volontaire simplement parce qu'il ne mentionne aucune lutte physique. Les approches philosophiques contemporaines du consentement discutent précisément la contrainte, l'information, la capacité et le risque d'exploitation. [V04]
Ce point est particulièrement important dans l'étude de l'esclavage et des sociétés coloniales : la dépendance juridique et matérielle rend profondément problématique une représentation du « choix » comme s'il s'agissait d'un rapport contractuel ordinaire.
5. Violences conjugales et silence domestique
Le foyer peut être lieu de confiance et de protection, mais aussi de domination. À travers les siècles, certaines normes ont assimilé mariage et disponibilité sexuelle ou ont placé l'autorité familiale au-dessus de la parole des victimes. Reconnaître la contrainte au sein du couple suppose d'examiner conjointement le droit applicable, l'accès réel à la justice et la crédibilité accordée aux personnes qui dénoncent les faits. Une règle écrite ne prouve pas, à elle seule, que les violences étaient poursuivies ; leur silence dans les archives ne démontre pas davantage leur absence.
Il n'existe pas d'opposition simple entre un passé entièrement violent et un présent libéré de toute domination : les violences au sein des relations intimes demeurent un problème de santé publique. Une synthèse de l'OMS actualisée en 2026 rappelle que la violence entre partenaires inclut les conduites de contrôle, la contrainte sexuelle et la violence psychologique, avec des effets durables sur la santé. [V01]
L'histoire doit donc contribuer à identifier des mécanismes et des conditions de protection, non à alimenter une nostalgie ni une condamnation globale des familles.
6. Traite, prostitution contrainte et exploitation commerciale
Le terme « prostitution » regroupe des situations historiques et contemporaines très différentes. Pour ne pas effacer les personnes, il faut distinguer les dispositifs où un individu est forcé, menacé, déplacé ou privé de ressources, d'autres contextes où le débat porte sur les conditions d'exercice, l'autonomie et les droits. Ces discussions éthiques et juridiques font l'objet de controverses importantes.
La traite des êtres humains, l'esclavage et l'exploitation sexuelle sous contrainte appellent une qualification propre. Les sources peuvent porter davantage sur les marchés, les revenus ou les sanctions que sur l'expérience de ceux qui subissent l'exploitation. Les récits doivent dès lors être écrits sans inventer une parole de victime mais en rendant visible le déséquilibre des pouvoirs.
7. Violence de guerre et domination collective
Les conflits armés, déplacements de population et entreprises coloniales ont souvent exposé les personnes à des violences sexuelles. Ces violences demandent une étude située, sans être présentées comme la propriété d'une civilisation, d'une religion ou d'une époque. Les sources judiciaires, les témoignages et les enquêtes internationales n'ont pas tous le même niveau de fiabilité et doivent être distingués.
Il conviendra également de prendre garde aux récits de propagande qui instrumentalisent la sexualité des victimes pour disqualifier un groupe adverse. Nommer l'agression, établir les faits et respecter les personnes prime sur la force rhétorique d'une accusation collective.
8. Justice, réparation et prévention
Les violences sexuelles ne sont pas seulement des faits passés ; elles laissent des effets sur la santé, les relations et le sentiment de sécurité. Les politiques de prévention impliquent notamment de réduire les situations d'impunité, d'améliorer l'accès à l'aide et de soutenir l'écoute des personnes concernées. [V01][V03]
La réflexion théologique ne peut se substituer à ces obligations. Elle peut interroger la responsabilité, la vérité, la justice, la solidarité et les usages du pardon. Mais elle ne doit jamais transformer le pardon en ordre de se taire, ni la réconciliation en suppression du droit de signaler une infraction.
Conclusion — Aucune théologie du corps ne dispense de protéger les corps
La lecture de l'histoire révèle la facilité avec laquelle des institutions peuvent défendre la pureté d'un idéal tout en négligeant la liberté réelle des personnes. Le livre ne prétend pas résoudre chaque controverse morale à partir d'un critère unique. Il soutient cependant qu'une enquête honnête doit commencer par reconnaître la coercition et la vulnérabilité lorsqu'elles sont établies.
Le chapitre suivant examinera une forme particulière de domination : celle qui s'exerce sous la protection, réelle ou supposée, de l'autorité religieuse.
Sources
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[V01] OMS, « Violence à l'égard des femmes », mise à jour du 18 juin 2026, définitions, effets et contexte de santé publique : https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/violence-against-women
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[V02] Deutéronome 22,13–29, texte et notes : https://bible.usccb.org/bible/deuteronomy/22
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[V03] CDC, « About Child Sexual Abuse », 16 mai 2024 : https://www.cdc.gov/child-abuse-neglect/about/about-child-sexual-abuse.html
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[V04] Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Sex and Sexuality », section sur le consentement, révision 2023 : https://plato.stanford.edu/entries/sex-sexuality/
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[V05] Harriet Jacobs, Incidents in the Life of a Slave Girl, chap. V, édition University of Virginia : https://anthology.lib.virginia.edu/work/Jacobs/jacobs-incidents
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[V06] Ulpien, Digeste 48,5,14,7, latin et traduction française d'Henri Hulot (1803), Le Droit criminel, distinction de la violence subie : https://ledroitcriminel.fr/la_legislation_criminelle/anciens_textes/digeste/digeste_l48.htm
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[V07] Digesta Iustiniani 48,5,14,7, texte latin publié en ligne d'après Mommsen/Krüger par l'Université Grenoble Alpes : https://droitromain.univ-grenoble-alpes.fr/Corpus/d-48.htm
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[V08] Atria A. Larson, « Lucretia (and Lucia) and the Medieval Canonists », Law and History Review, 43/4 (2025), discussion du droit romain antérieur et de la réception canonique de la contrainte : https://doi.org/10.1017/S0738248025000100
Réserves : un fragment juridique d'Ulpien conservé au Digeste 48,5,14,7 est désormais étudié, mais il n'est pas un procès-verbal judiciaire ni une preuve de pratique uniformément protectrice. Le chapitre reste une synthèse sans estimation universelle de fréquence ; les chiffres et catégories de l'OMS se rapportent à leurs populations et périodes propres et ne doivent pas être rétroprojetés.