Corpus Savoy · Volume 44 · Lecture anticipée

Le Royaume de Dieu

Chapitre 9. Présent et futur : débats sur l'accomplissement

1. Pourquoi les temps du Royaume divisent-ils les interprètes ?

Plusieurs passages des Évangiles parlent du Royaume comme d'une réalité qui s'approche ou se manifeste dans les actes de Jésus ; d'autres invitent à prier pour sa venue, à l'attendre ou à en espérer la pleine manifestation. La différence ne se résout pas en consultant la seule morphologie d'un verbe. Il faut étudier les récits, les destinataires, les genres littéraires et les traditions de transmission.

Marc 1:15 annonce que le temps est accompli et que le Royaume s'est approché. Luc 11:20 affirme que le Royaume est parvenu jusqu'aux interlocuteurs lorsque Jésus agit par le doigt de Dieu. Matthieu 6:10 demande encore que ce règne vienne. Marc 14:25 parle d'un repas futur dans le Royaume ; 1 Corinthiens 15:24 décrit la remise du Royaume au Père à un terme associé à la victoire sur la mort. Les textes posent ainsi des questions qui ne peuvent être évacuées par une formule unique.

Il importe de distinguer ce que les passages énoncent, les harmonisations historiques proposées par les exégètes et les interprétations confessionnelles que des lecteurs en tirent. La recherche théologique utilise des catégories très utiles, mais celles-ci ne se trouvent pas nécessairement mot à mot dans les Écritures. Elles doivent être reconnues comme des constructions dont on peut examiner les preuves et les limites.

Notre objectif ne sera pas d'élire une école comme vainqueur sans discussion. Il s'agit de préciser ce que chacune permet d'expliquer, et de montrer ce qu'elle risque de déformer lorsqu'elle est appliquée à tous les textes indifféremment.

2. Un Royaume annoncé comme proche

La proximité du Royaume chez Marc peut suggérer l'imminence temporelle, mais elle peut aussi être comprise à partir d'une action déjà perceptible. Le verbe grec ēngiken, rendu par « s'est approché », ne tranche pas tout le débat à lui seul. La formule intervient à un endroit narratif : elle précède les enseignements, les guérisons, les controverses et les paraboles qui en déploient le sens.

Luc 11:20 est plus affirmatif concernant une venue associée à l'action de Jésus contre le mal. Pour certains lecteurs, il constitue une preuve importante que la royauté divine se manifeste déjà au cours du ministère. Mais la controverse dans laquelle la phrase apparaît doit rester visible. Jésus répond à une accusation concernant l'origine de son pouvoir ; il ne livre pas une définition exhaustive de la souveraineté divine dans tous les âges.

Matthieu 12:28 possède un parallèle très proche. La relation entre les deux évangélistes, leurs traditions partagées et leurs choix de rédaction doit être étudiée. L'argument ne peut se résumer à deux traductions françaises qui utiliseraient des temps verbaux semblables.

La présence d'actes associés au Royaume soulève enfin la question des signes : si les guérisons et la délivrance sont des manifestations, sont-elles identiques à l'accomplissement final ? Les Évangiles continuent à représenter la maladie, l'injustice et la mort. Toute réponse théologique doit donc distinguer des événements racontés et la portée qu'elle leur attribue.

3. La prière de venue et les attentes futures

La demande de Matthieu 6:10 ne se comprend pas seulement comme une formule rituelle figée. Elle exprime l'attente de la venue du Royaume et associe celle-ci à l'accomplissement de la volonté divine sur la terre. La prière ne donne pourtant ni date ni carte politique. Elle appelle des lecteurs situés dans l'histoire à reconnaître une souveraineté qui ne s'identifie pas pleinement à ce qu'ils constatent.

D'autres passages évoquent la venue du Fils de l'homme, une séparation ou un jugement. Marc 13:32 dit que nul ne connaît le jour ou l'heure ; le verset est régulièrement négligé lorsque des lecteurs veulent construire des calendriers précis à partir de symboles apocalyptiques. Il ne s'agit pas de nier les débats sur l'avenir, mais de ne pas présenter la spéculation chronologique comme une déduction contraignante du texte.

Les paraboles de la croissance, de l'ivraie et du filet examinent également des délais et des accomplissements. Elles ne représentent pas toutes la même temporalité. La semence pousse de manière cachée ; le maître demande de laisser croître les plantes jusqu'à la moisson ; des poissons sont triés lorsque le filet est rempli. Les nuances de leurs scénarios importent avant toute théorie générale.

L'attente future n'annule donc pas les responsabilités présentes. Le texte peut demander la vigilance et la fidélité sans autoriser à prétendre maîtriser les dates du terme. Une eschatologie qui nourrirait uniquement le calcul d'un calendrier manquerait cet aspect narratif.

4. Weiss et Schweitzer : l'importance de l'horizon apocalyptique

Dans l'histoire moderne de la recherche, Johannes Weiss et Albert Schweitzer ont replacé la prédication de Jésus dans l'horizon des attentes apocalyptiques juives. Leur travail a contesté les reconstructions qui faisaient du Royaume seulement le progrès moral d'une humanité éclairée ou l'organisation d'une communauté religieuse déjà pleinement installée.

L'approche dite de l'eschatologie conséquente insiste sur un Royaume futur, attendu dans un temps rapproché. Elle soulève une difficulté historique : comment interpréter les paroles de proximité et les annonces d'un événement imminent lorsque les générations suivantes ont continué à attendre ? Il faut distinguer le message historiquement reconstruit, les cadres d'espoir du premier siècle et les lectures chrétiennes ultérieures de ce que signifie le retard.

Cette école n'est pas dépourvue de fondement textuel. Elle attire l'attention sur des passages que les interprétations purement intérieures avaient tendance à atténuer. Mais il serait insuffisant de déclarer que toute parole sur une manifestation présente constitue nécessairement un ajout tardif sans présenter les arguments de critique des sources.

La valeur d'un modèle savant tient à sa capacité à expliquer les textes difficiles autant que les textes qui lui conviennent. Une hypothèse qui ne peut subsister qu'en retirant systématiquement les éléments contraires devra justifier son choix de méthode.

5. C. H. Dodd : la force de l'eschatologie réalisée

C. H. Dodd a insisté, notamment dans The Parables of the Kingdom, sur l'accomplissement qui se joue dans le ministère de Jésus. La notion d'« eschatologie réalisée » tente de rendre justice aux passages où l'action de Dieu semble faire irruption dans la situation présente plutôt que rester exclusivement à venir.

Ce modèle est important pour les paraboles et les récits de guérison. Il évite de traiter le ministère de Jésus comme une simple attente sans conséquence et souligne qu'une annonce peut se référer à un événement dont le narrateur affirme la portée décisive.

La difficulté apparaît lorsqu'on cherche à donner toute leur place aux passages de prière, d'attente et de jugement futur. Les commentateurs n'interprètent pas tous Dodd de manière identique, et sa pensée a connu des nuances dans le temps. Il est indispensable de lire ses ouvrages et les études qui les discutent, plutôt que construire un adversaire facile en lui attribuant l'affirmation que plus rien ne reste à attendre.

Une étude universitaire publiée dans Sophia sous le titre « Dislocating the Eschaton? Appraising Realized Eschatology » examine précisément ces débats et le sens de la catégorie. Le résumé de l'article permet d'en cerner l'objet ; il ne remplace pas la lecture intégrale de ses arguments philosophiques.

Dodd fournit ainsi une invitation à prendre au sérieux la présence du Royaume, mais son vocabulaire doit rester une interprétation reconnue comme telle.

6. Ladd et le « déjà / pas encore »

George Eldon Ladd a rendu influente une formulation selon laquelle le Royaume serait déjà présent dans l'action du Christ et pas encore pleinement accompli dans l'histoire. Cette approche dite « eschatologie inaugurée » permet de rapprocher les passages de manifestation présente, de croissance et de venue future, sans déclarer qu'ils disent tous exactement la même chose.

On comprend l'utilité du modèle : la communauté peut reconnaître des signes de la souveraineté de Dieu tout en priant et en espérant la disparition du mal, de la mort et de l'injustice. L'expression fournit un langage pastoral et doctrinal simple pour une tension biblique complexe.

Mais sa facilité peut devenir son défaut. Si tout passage est déclaré « déjà » lorsqu'il paraît présent et « pas encore » lorsqu'il paraît futur, l'hypothèse risque de devenir impossible à contredire. Elle peut alors échapper au contrôle exégétique. Une étude responsable doit demander dans quel sens la réalité serait déjà présente et dans quel sens elle resterait future.

Jacob J. Scholtz, dans une étude publiée le 24 novembre 2022 dans Koers 87/1, critique précisément la définition que Ladd donne du Royaume et propose une lecture qui met davantage l'accent sur la conditionnalité d'un règne médiateur. Son texte est ouvert et présente ses objections en détail. Reconnaître cet argument ne signifie pas adopter sans examen ses prémisses propres sur l'histoire d'Israël et l'eschatologie.

Le débat montre qu'un modèle très répandu dans l'enseignement chrétien n'est pas une traduction littérale imposée à tous les croyants. Sa pertinence demeure une question argumentée.

7. Les textes ne répondent pas tous à la même question

Lorsque Luc rapporte une discussion sur l'expulsion des démons, le temps du Royaume est lié à une controverse sur l'origine d'un pouvoir. Lorsque Matthieu transmet une prière, l'enjeu est l'orientation d'une communauté devant Dieu. Lorsque Paul parle du terme en 1 Corinthiens 15, il réfléchit à la résurrection, à la défaite de la mort et à la remise du Royaume. Les trois contextes ont des structures très différentes.

Ces écarts invitent à dépasser une alternative trop simple entre « présent » et « futur ». On peut distinguer l'annonce, l'expérience, la manifestation, le jugement, l'accomplissement et la durée, sans présumer que tous ces termes soient interchangeables. Chaque auteur peut mobiliser plusieurs de ces horizons dans un même texte.

La méthode historico-critique ajoute la question des dates de rédaction et des transmissions. Une parole attribuée à Jésus dans l'Évangile de Marc et un passage de Paul appartiennent à des œuvres aux situations différentes. Leur proximité théologique ne constitue pas une preuve que le second cite directement le premier.

L'interprétation interconfessionnelle gagnera à présenter ce que les traditions chrétiennes ont fait de ces différences, mais ne doit pas écraser les divergences des textes reçus sous un consensus supposé universel.

8. Une temporalité qui influence l'action

La manière de comprendre le temps du Royaume influe sur la vie des communautés. Si tout est reporté à un avenir dont l'homme ne sait rien, les responsabilités présentes peuvent paraître secondaires. Si tout est considéré comme déjà accompli dans une institution humaine, le risque existe de sacraliser les pouvoirs actuels et d'étouffer la critique de leurs abus.

Ces risques ne prouvent pas, à eux seuls, qu'une théorie exégétique serait fausse. Il faut éviter le raisonnement par les conséquences désirées. Ils montrent cependant que les choix d'interprétation ne sont pas neutres pour la justice, le pouvoir et l'espérance.

Le lecteur peut reconnaître une exigence de fidélité aujourd'hui sans prétendre que la souveraineté divine se trouve entièrement enfermée dans une organisation contemporaine. Il peut attendre un jugement futur sans s'autoriser à exercer dès maintenant ce jugement ultime sur ses adversaires.

Cette distinction entre l'espérance et l'autorisation de contraindre mérite une discussion personnelle approfondie. Elle ne sera pas attribuée comme doctrine définitive à Pierre-Alain Savoy avant sa propre réflexion.

9. Conclusion provisoire : une question ouverte à une décision argumentée

L'étude du Royaume entre présent et futur met en relation des textes authentiquement différents. Weiss et Schweitzer ont rappelé l'importance des attentes eschatologiques ; Dodd a souligné l'irruption de l'accomplissement dans le ministère de Jésus ; Ladd a proposé un modèle articulant inauguration et venue finale ; Scholtz en a contesté les prémisses.

Le lecteur du Corpus ne doit pas être tenu de choisir une école avant d'avoir rencontré les passages qui rendent chacune intelligible. Il doit pouvoir identifier les arguments, les objections et les questions non résolues.

Le chapitre suivant abordera Paul, chez qui le vocabulaire du Royaume accompagne la vie des communautés et le terme de l'histoire en relation avec la résurrection du Christ. Le rapprochement des traditions doit enrichir la recherche, non supprimer la voix propre de Paul.

La position personnelle de l'auteur n'est pas encore décidée dans ce manuscrit préparatoire.

Cette publication progressive ne remplace pas la vérification des sources et la relecture finale. Les décisions d’auteur sont encore réservées.