Volume XLI · chapitre 05

Israël ancien et judaïsmes : désir, famille et loi

Édition numérique · Octobre 2026

Ouverture — Il n'existe pas une seule sexualité « biblique »

Les livres de la Bible hébraïque contiennent des généalogies, des mariages, des prescriptions, des récits de jalousie, des poèmes amoureux et des scènes de violence. Leur diversité interdit d'en tirer une photographie unifiée de la vie sexuelle d'Israël. Le livre de la Genèse montre des familles marquées par plusieurs unions et des conflits de filiation ; le Cantique des cantiques fait entendre le désir ; le Lévitique organise des interdits ; le Deutéronome articule vie sociale, mariage et sanctions. Ces textes ne proviennent pas nécessairement des mêmes milieux ni des mêmes périodes de rédaction. [B01]

Une histoire sérieuse demandera donc : qui parle ? à qui ? dans quel genre de texte ? au nom de quelle norme ? Puis elle séparera le monde narratif, le contexte probable de composition et les usages religieux ultérieurs. Les lectures chrétiennes seront étudiées comme histoire de la réception, non projetées sans médiation sur les sociétés de l'Israël ancien.

1. Création et union : les deux premiers chapitres de la Genèse

Genèse 1,26–28 associe l'humanité créée à l'image de Dieu à la distinction « masculin et féminin », puis à une bénédiction concernant la fécondité. Genèse 2,18–24 construit une autre scène, centrée sur la recherche d'un vis-à-vis et sur l'expression d'un lien unissant l'homme à sa femme. Ces textes ont été invoqués par des traditions juives et chrétiennes pour penser la dignité, la différence sexuelle, le couple et la famille. [B02]

Cependant, un récit de création ne constitue pas en lui-même un relevé ethnographique des pratiques matrimoniales d'Israël ni un traité anatomique. Une anthropologie théologique peut en tirer une norme ; elle doit expliquer pourquoi et comment elle le fait. L'historien observe aussi que l'ensemble biblique contient des formes familiales qui ne reproduisent pas toujours le modèle présenté dans cette ouverture.

Le vocabulaire de l'union et de la parenté demande un travail philologique attentif. La portée de « une seule chair », les images de parenté et les usages ultérieurs par Jésus ne pourront être traités comme une équation immédiatement applicable à toutes les situations modernes.

2. Patriarches : polygynie, concubinage et rivalités

Abraham, Sarah et Agar ; Jacob, Léa, Rachel et leurs servantes ; les familles de certains juges et rois : ces récits présentent des relations multiples dans lesquelles la fécondité, l'héritage et l'inégalité de statut tiennent une place majeure. Ils constituent une mémoire littéraire complexe, où l'on rencontre loyauté, rivalité, souffrance et stratégies familiales.

La polygynie — plusieurs femmes pour un homme — apparaît dans ces textes sans que sa présence narrative suffise à en faire un modèle universellement approuvé. Les textes peuvent rapporter des arrangements familiaux tout en exposant leurs tensions. L'expérience d'Agar, par exemple, invite à interroger le statut des servantes et leur liberté réelle : le récit ne peut être résumé à une simple « solution » à l'infertilité.

Une telle lecture évite deux caricatures : affirmer que « la Bible enseigne la polygamie » parce qu'elle la raconte ; affirmer que les figures patriarcales pratiquaient toutes le mariage monogame moderne. [B03]

Comparaison juridique — Prix de fiancée, accord familial et contrat de mariage

Le récit de Genèse 29 met au premier plan les relations entre Jacob et Laban, le travail promis en contrepartie de l'union envisagée et la substitution de Léa à Rachel. L'épisode ne permet pas de reconstituer directement un contrat babylonien ; il est néanmoins éclairant de rapprocher ses transactions familiales d'attestations matrimoniales dans le Proche-Orient ancien. Le dossier historiographique de Kristine Henriksen Garroway (2020) distingue prix de fiancée (mohar), dons familiaux et arrangements matrimoniaux. Ces éléments ne sont pas synonymes de dot et n'ont pas forcément le même bénéficiaire selon les documents. [B09]

Une comparaison serrée avec Hammurabi §128 montre pourquoi la traduction revêt une importance considérable. La version de L. W. King peut donner l'impression que la qualité d'épouse dépend de relations sexuelles ; les traductions de R. F. Harper et de Martha T. Roth ainsi que le texte présenté par Huehnergard font porter la prescription sur la conclusion d'accords matrimoniaux. Il faut donc éviter de construire une théologie ou une histoire juridique sur l'équivalence non démontrée « mariage = consommation ». Le dossier H13 explicite cette différence. [B09][B10]

Le terme akkadien riksātum pose aussi la question de la matérialité de l'accord : un arrangement peut comporter des obligations sans produire dans chaque circonstance une tablette contractuelle conservée. Cela interdit de prétendre que les mariages bibliques auraient systématiquement nécessité le même document qu'un acte d'une autre cité, d'un autre siècle ou d'une autre institution. La comparaison éclaire des univers de négociation et de parenté, non une copie directe d'une législation mésopotamienne dans la Genèse.

Enfin, la présence d'un père dans le récit ne renseigne pas automatiquement sur le consentement libre ou sur les sentiments de toutes les personnes concernées. L'analyse doit considérer la place de Léa et Rachel dans le récit biblique lui-même, puis confronter les normes supposées aux autres documents du Proche-Orient ancien plutôt que transformer un événement narré en coutume universelle.

3. Loi, statut des femmes et protection de la parenté

Les prescriptions d'Exode, Lévitique et Deutéronome répondent à des préoccupations liées à la parenté, au patrimoine, aux alliances et à la frontière entre groupes. Les catégories de femmes mariées, fiancées, veuves ou esclaves y reçoivent des traitements différents. La notion moderne d'égalité des partenaires ne doit pas être attribuée sans examen à ces lois.

Deutéronome 22,13–29 offre un exemple difficile mais éclairant. Le texte associe des accusations concernant la virginité, des sanctions en cas d'adultère et plusieurs scénarios d'agression. Il distingue notamment un cas où la femme fiancée est considérée comme victime et exonérée, tandis que d'autres dispositions demeurent profondément dépendantes de l'ordre patriarcal. Un lecteur contemporain pourra critiquer ces asymétries ; l'historien devra d'abord exposer précisément la structure du texte, ses présupposés et les problèmes de traduction. [B04]

La critique historique ne peut ni masquer la violence possible de certaines dispositions ni décréter que chaque norme ancienne fut appliquée régulièrement. Il faut confronter les prescriptions aux données comparatives du Proche-Orient ancien et aux travaux sur la société israélite. [B01][B03]

4. Lévitique 18 et 20 : interdits et contexte de sainteté

Lévitique 18 rassemble des prescriptions relatives à la parenté, aux rapports sexuels interdits, à l'adultère et à d'autres pratiques présentées comme incompatibles avec la sainteté du peuple. Le chapitre 20 reprend plusieurs interdits avec des sanctions. La place du passage sur les relations sexuelles entre hommes doit être examinée dans son ensemble et dans la langue hébraïque, avant toute prise de position sur la manière dont une Église actuelle le reçoit. [B05]

Trois questions distinctes s'imposent. La question philologique concerne les mots effectivement employés et leur champ sémantique. La question historique concerne l'organisation sociale et cultuelle dans laquelle ces interdits furent transmis. La question théologique concerne leur valeur normative pour les communautés qui considèrent ces textes comme Écriture aujourd'hui. Répondre à l'une ne règle pas automatiquement les autres.

Le texte ne décrit pas directement la notion psychologique contemporaine d'orientation sexuelle. Cela ne signifie pas qu'il soit dépourvu de portée normative dans une tradition religieuse ; cela signifie que la portée ne peut être déduite d'une identité moderne qui n'est pas son objet explicite.

5. Le Cantique : sensualité, désir et réciprocité poétique

Le Cantique des cantiques oblige à rompre avec l'idée selon laquelle la Bible ne parlerait du corps qu'en termes d'interdits. Son langage décrit des regards, des parfums, des gestes, des attentes et la beauté du bien-aimé et de la bien-aimée. Les voix poétiques, leurs invitations et leurs réponses installent le désir au cœur d'une œuvre reçue dans les Écritures. [B06]

La tradition juive comme les traditions chrétiennes ont souvent développé des interprétations symboliques ou spirituelles du texte. Celles-ci constituent une part essentielle de sa réception. Elles ne devraient pourtant pas faire disparaître sa forme littéraire amoureuse et corporelle. Inversement, une lecture strictement érotique ne doit pas prétendre épuiser des siècles d'interprétations religieuses.

Les hypothèses sur la composition du livre, les procédés poétiques du Proche-Orient ancien et les lectures spirituelles ultérieures appartiennent à des niveaux d'analyse distincts. Le Cantique ne se laisse pas transformer en code matrimonial appelé à résoudre tous les débats contemporains.

Renvoi comparatif — Poésie égyptienne et Cantique

Le cycle amoureux du papyrus égyptien Chester Beatty I montre, dans une autre tradition ancienne, la présence de voix féminines et masculines chantant désir et séparation. Ce rapprochement permet d'étudier des motifs littéraires comparables à ceux du Cantique sans déclarer que l'un serait la traduction ou la reprise directe de l'autre. Il faut encore documenter les langues, la chronologie et la transmission des images poétiques. [B08]

La présence du désir dans une œuvre reçue comme Écriture doit être étudiée sans gommer la corporalité du poème ; la parenté de métaphores ne fournit pas, seule, une doctrine biblique des relations sexuelles.

6. Récits d'abus et conscience de la souffrance

Les textes bibliques ne présentent pas uniquement des unions célébrées. Certaines narrations rapportent des actes de contrainte et des souffrances sexuelles, parfois au sein de familles royales. Le récit de Tamar en 2 Samuel 13 est incontournable pour montrer comment le pouvoir d'un homme peut détruire la sécurité d'une femme et comment la famille réagit — ou échoue à réagir — devant l'agression.

L'analyse ne se limitera pas au déroulement de la violence : elle examinera les mots de la victime, la réaction de ses proches, les dynamiques de réputation et l'effet du silence. Le texte peut contribuer à une réflexion sur la responsabilité et la justice, sans être transformé en témoignage clinique contemporain. Il faut également éviter de proposer à une victime actuelle le récit biblique comme s'il constituait en lui-même un protocole d'accompagnement.

La dignité et la protection concrète des personnes doivent rester distinctes de la discussion historique sur la qualification légale d'une scène.

7. Des textes bibliques aux judaïsmes vivants

Parler de « la position juive » sur la sexualité serait impropre. Les interprétations rabbiniques, médiévales et modernes ont évolué dans des cadres communautaires et juridiques différents. Il faudra étudier les règles matrimoniales, les devoirs conjugaux, les périodes d'abstinence, la fécondité, le divorce et l'éthique relationnelle en spécifiant les corpus et les dates.

De même, lorsqu'un auteur chrétien compare l'enseignement de Jésus ou de Paul à la Torah, il ne doit pas présenter le judaïsme comme simple repoussoir moral du christianisme. Le christianisme est issu d'un monde juif pluriel ; cette histoire ne s'écrit pas comme une opposition simpliste entre « loi du corps » et « liberté de l'amour ».

La recherche sur les relations matrimoniales dans les textes bibliques et rabbiniques fournit de nombreux dossiers documentaires, sans autoriser à réduire des siècles d'interprétation à une phrase. [B07]

8. Enseignements pour une méthode théologique

Un lecteur chrétien demandera légitimement ce qui, dans ces sources, peut éclairer sa foi et ses choix. Le présent chapitre ne lui demandera pas de renoncer à cette question. Il lui proposera un ordre de travail : établir le texte, distinguer récit et prescription, situer la norme, comprendre les reprises néotestamentaires, confronter les interprétations confessionnelles et seulement ensuite argumenter une conclusion.

Ce parcours protège autant une doctrine exigeante qu'une lecture critique. Une conviction ne gagne rien à être soutenue par une citation tronquée ; une contestation n'est pas sérieuse si elle attribue à la Bible ce qu'elle ne dit pas. Pour les questions d'homosexualité, de corps et d'identité, le volume XLII reprendra les textes litigieux avec un dossier philologique plus développé.

Conclusion — Une histoire plurielle, sans fiction d'unanimité

La Bible hébraïque ne fournit pas une série d'énoncés indistincts. Elle met en présence une poésie du désir, des récits familiaux, des lois socialement situées, des figures de vulnérabilité et des tentatives d'organiser la vie commune. Les recevoir comme Écritures ne dispense pas de les lire avec exactitude.

La tâche du Corpus Savoy est d'accueillir cette complexité avant de chercher à discerner. Cela ne revient ni à effacer la dimension normative des textes ni à enfermer le lecteur dans un passé dont les catégories seraient transposées sans discussion.


Sources contrôlables et réserves

Limites : les éditions originales hébraïques, les variantes de la Septante et les interprétations rabbiniques ne sont pas encore collationnées ; aucun effet juridique historique ne doit être déduit de la seule prescription textuelle. À compléter avant publication.

Position théologique personnelle de l'auteur : non présumée ; section finale réservée à sa propre formulation argumentée.