Étude comparative · Porrentruy et ancien Évêché de Bâle, octobre 1596
Thonnette Perret, les officiers et les juges : lire le protocole de 1596
Folio 57 verso : l’accusée nommée. Folio 55 verso : les paroles judiciaires. Deux niveaux de preuve à ne pas confondre.
I. Lire un acte, identifier une personne et une institution
Dans l'étude des procès jurassiens de 1596, une difficulté persistait : les inventaires renvoyaient au protocole criminel de Porrentruy, mais le lecteur ne pouvait pas toujours relier un folio à l'entrée nominative, aux interventions des officiers et à la décision qu'il cherchait. La consultation des photographies de PCrim Py I/2 permet d'affiner ce chemin. Sur la page numérique 116, immédiatement après le folio marqué 57, une rubrique « Contre » est suivie du nom de Thonnette Perret. Cette entrée est un point d'ancrage primaire : elle situe matériellement une cause et l'identité de l'accusée dans le registre.1
Un tel repérage n'autorise pourtant pas à dire que tous les mots du feuillet concerneraient une unique personne ou que la formule nominative contiendrait déjà une sentence. Le protocole alterne des rubriques, exposés, demandes, réponses et avis. Pour savoir qui parle, le paléographe doit distinguer le texte documentaire, les passages rapportant l'opinion des officiers et ceux qui consignent les positions des juges. Nous publions ici des extraits courts réellement déchiffrés, tandis que les parties encore difficiles restent signalées comme non éditées.2
II. Folio 57 verso : une rubrique « Contre » et le nom de Thonnette
Le titre de l'image 116 comprend deux éléments dont la lecture est relativement sûre : « Contre » et « Thonnette perret femme de ». La suite de la désignation matrimoniale est difficile à déchiffrer sur les photographies étudiées ; la compléter immédiatement par un nom connu d'un autre dossier constituerait une restitution circulaire. Nous la conservons donc sous forme d'une lacune éditoriale volontaire. La fiche d'archives B 168/14-36 identifie ailleurs l'accusée comme Thonnette Perret, épouse Grillon ; cette identité externe doit être citée séparément de ce qui est effectivement lu sur le feuillet.3
Cette distinction apparemment minime a des conséquences concrètes pour la prosopographie. Une lecture incertaine du mari peut produire une nouvelle personne fictive ou un alias erroné. Une édition savante doit réunir les variantes de noms sans les effacer et enregistrer la source de chaque désignation. L'entrée du protocole permet dès à présent de relier la procédure judiciaire de Thonnette aux informations secrètes, aux interrogatoires et à la reconfession datée du 9 octobre, mais elle ne prouve pas à elle seule l'ensemble des faits allégués dans ces autres textes.4
III. Folio 55 verso : les officiers formulent des interventions
À la page numérique 112, qui suit le folio marqué 55, le greffier fait apparaître à plusieurs reprises la formule « Messrs les officiers ». Un passage commence par les mots « ont faict remonstrer », dont la lecture demeure à confirmer mot à mot dans une transcription continue. Ces expressions ne décrivent pas spontanément les propos d'une accusée : elles introduisent des paroles ou demandes d'agents de justice. La page appartient à la succession du protocole d'audience ouvert au folio 55, dont la date du 11 octobre 1596 a été transcrite dans le lot précédent.5
Il faut distinguer la personne dont l'affaire est traitée, l'auteur d'une intervention judiciaire et le greffier qui la résume. La formule « les officiers » peut désigner collectivement des représentants de l'autorité sans identifier individuellement celui qui a prononcé la phrase. Nous ne déduisons donc ni leur vote, ni une demande de peine précise, ni une position morale commune de la seule répétition du groupe nominal. La collation des phrases complètes, avec leurs frontières et leurs renvois, sera nécessaire avant toute interprétation plus affirmative.6
IV. La mécanique de l'accusation : deux états documentaires à confronter
Thonnette apparaît dans au moins deux ensembles distincts. Les pièces B 168/14-36 contiennent des témoignages, interrogatoires et une reconfession ; le protocole PCrim Py I/2 renseigne sur les actes de la justice. Dans les interrogatoires, Thonnette conteste certaines déclarations qu'elle dit obtenues par la force de la corde. D'autres actes présentent une audition comme menée sans torture immédiate, puis une reconfession comme libre. Ces formulations appartiennent aux moments différents d'une même trajectoire judiciaire et ne s'annulent pas mutuellement.7
L'identification de l'entrée « Contre Thonnette perret » permet désormais de commencer la confrontation à partir d'une pièce directement vérifiable du registre. Pour déterminer quels éléments du dossier ont été repris par les officiers ou retenus par les juges, il reste à établir une transcription diplomatique du passage entier. La répétition d'une accusation dans une décision ne constituerait d'ailleurs pas une corroboration indépendante des témoignages : le tribunal peut tout simplement résumer le dossier qu'il a reçu. Le statut probatoire de chaque réemploi doit être indiqué.8
V. Ne pas confondre débat judiciaire et dispositif
Un protocole d'audience peut enregistrer les arguments d'un officier, une réponse, un avis de juge et une décision en des lignes successives. Une rubrique nominative n'est pas encore une peine ; une proposition de magistrat n'est pas nécessairement la décision finale. Cette distinction est décisive pour les trois affaires du corpus. Les inventaires permettent d'identifier des condamnations capitales, mais seul le texte complet du tribunal autorisera l'attribution exacte de leurs motifs, des réserves éventuelles et de la formulation du dispositif.9
Sur les pages examinées, les formules répétées montrent l'organisation procédurale de l'écriture, sans permettre une édition intégrale des votes ou des délibérations. Les mots difficiles sont donc maintenus hors citation. Le grand dossier ne cherche pas à produire rapidement une narration définitive ; il reconstruit un circuit documentaire entre personnes, actes, voix institutionnelles et résultats attestés. Ce choix empêche qu'une hypothèse de lecture soit transformée en verdict attribué à tort à un juge.10
VI. La chronologie de 1596 : trois dates, plusieurs niveaux
Les pièces relatives à Thonnette comprennent une reconfession datée du 9 octobre 1596, tandis que le folio 55 du protocole ouvre une séance du 11 octobre. Plus loin, la page numérique 120 commence une autre audience au 26 octobre. Ces dates ne forment pas automatiquement une chronologie univoque d'une seule affaire : les juges pouvaient traiter plusieurs causes lors d'une même séance et un registre peut juxtaposer la continuation d'un procès puis l'ouverture d'une autre procédure.11
Les pages 115 et 116 illustrent précisément cette question de découpage. La première termine un passage précédent, et la seconde contient une entrée autonome « Contre » concernant Thonnette. Aux environs de la page 120, un nouvel en-tête d'audience impose de ne pas rattacher par simple proximité tous les folios à sa procédure. Les renvois numériques servent au lecteur à contrôler l'ordre matériel des feuilles ; ils ne remplacent pas la reconstitution historique de chaque étape de l'instruction, de la décision et de l'exécution éventuelle.12
VII. Une micro-édition de fragments plutôt qu'une fausse transcription intégrale
Le travail présente désormais deux types d'unités textuelles clairement distingués. Les deux en-têtes déjà étudiés sont reproduits en lignes sélectionnées. Les nouvelles observations issues des pages 112 et 116 sont publiées comme extraits ou lemmes, avec des lacunes affichées par des crochets ou des points de suspension. Numéroter ces fragments comme s'ils représentaient l'intégralité des lignes du manuscrit serait trompeur ; leur numérotation est celle des unités éditoriales, non celle du folio.13
Chaque fragment conserve un lien direct vers la photographie de sa page dans le service des Archives de l'ancien Évêché de Bâle. La restitution de lecture ne remplace ni le texte manuscrit ni une traduction juridique achevée. Un niveau de confiance décrit la fiabilité graphique des quelques mots publiés ; il ne porte jamais sur la réalité de la sorcellerie alléguée. Les photographies originales ne sont pas redistribuées par Tactiques. Cette transparence rend possibles les corrections sans masquer l'évolution scientifique de l'édition.14
VIII. Prochain chantier : collation de l'argumentaire et du jugement
Le progrès véritable du lot est l'identification d'un point d'entrée nominatif dans PCrim Py I/2 et d'un contexte de parole des officiers sur une autre page de protocole. Les prochaines opérations sont désormais mieux définies : délimiter l'ensemble des causes autour des folios 40, 55 et 57 verso à 60 ; inventorier les parties introduites par des rubriques ; transcrire les passages pertinents de façon diplomatique ; séparer les arguments avancés et la décision rendue ; puis rapprocher chaque ligne des interrogatoires conservés dans les séries B 168.15
Le futur tableau comparatif devra indiquer pour chaque affirmation l'image consultée, le folio, la date propre à l'acte, l'autorité qui s'exprime, l'accusée concernée et l'état de collation. Les condamnations, éventuelles grâces et mises à mort devront rester des événements distincts. Cette rigueur vise à donner aux lecteurs, comme aux chercheurs, la possibilité de vérifier un dossier complexe sans adopter les croyances ou accusations qui ont servi à persécuter les personnes étudiées.16
La rubrique nominative du procès de Thonnette est directement vérifiée au folio 57 verso. Les mots désignant les officiers sont retrouvés dans un autre passage de protocole. Ces attestations ne prouvent pas les accusations de sorcellerie ; les décisions doivent encore être collationnées intégralement.
Appareil critique
Notes et références
Les indications bibliographiques sans pagination sont des références de repérage, non des citations vérifiées page par page. Lire les conventions éditoriales.
- Source primaire
Page numérique 116 : rubrique « Contre » immédiatement suivie de « Thonnette perret femme de […] ». La suite du nom demeure à collationner.
AAEB PCrim Py I/2, fol. 57v, image numérique 116↩ Revenir au texte - Réserve documentaire
La présence du nom dans une rubrique est établie ; aucun dispositif de sentence complet n’est transcrit depuis cette seule lecture.
AAEB PCrim Py I/2, fol. 57v, image numérique 116 · AAEB PCrim Py I/2, fol. 57v–60↩ Revenir au texte - Philologie
La distinction entre « Thonnette perret » sur le folio et « Thonnette Perret, épouse Grillon » dans l’inventaire est explicite.
AAEB PCrim Py I/2, fol. 57v, image numérique 116 · AAEB B 168/14-36, Thonnette Perret/Grillon et deux femmes, 5 janvier–1er octobre 1596↩ Revenir au texte - Source primaire
La numérotation numérique 116 suit la photographie 115 portant le folio 57 : l’identification du verso repose sur cette succession matérielle.
AAEB PCrim Py I/2, fol. 57v, image numérique 116 · AAEB PCrim Py I/2, fol. 57v–60↩ Revenir au texte - Source primaire
Sur la page 112, la formule « Messrs les officiers » est attestée à plusieurs endroits ; les paroles complètes restent non éditées.
AAEB PCrim Py I/2, fol. 55v, image numérique 112↩ Revenir au texte - Réserve documentaire
La formule « ont faict remonstrer » est une lecture provisoire. Elle ne fonde aucune attribution d’un avis particulier à un officier nommé.
AAEB PCrim Py I/2, fol. 55v, image numérique 112↩ Revenir au texte - Comparaison textuelle
La reconfession de Thonnette du 9 octobre et les débats du protocole relèvent de phases documentaires différentes.
AAEB B 168/14-36.1 à .5 · AAEB PCrim Py I/2, fol. 57v, image numérique 116↩ Revenir au texte - Bibliographie scientifique
Lüdi (2009) traite les confessions comme genre judiciaire, non comme verbatim indépendant des greffiers et juges.
Georges Lüdi, Confessions criminelles, dans Sociolinguistique historique du domaine gallo-roman, Peter Lang, 2009, p. 175–197↩ Revenir au texte - Source primaire
Le protocole distingue l’entrée nominative et les formulations d’intervention ; une rubrique ne correspond pas automatiquement à la décision finale.
AAEB PCrim Py I/2, fol. 57v, image numérique 116 · AAEB PCrim Py I/2, fol. 55v, image numérique 112↩ Revenir au texte - Réserve documentaire
La peine, une grâce éventuelle et l’exécution doivent être établies par des passages précis et des actes distincts.
AAEB PCrim Py I/2, fol. 57v–60↩ Revenir au texte - Comparaison textuelle
La date de reconfession du 9 octobre est distincte des audiences enregistrées les 11 et 26 octobre ; ne pas les fusionner.
AAEB B 168/14-36.1 à .5 · AAEB PCrim Py I/2, fol. 55v, image numérique 112 · AAEB PCrim Py I/2, fol. 57v, image numérique 116↩ Revenir au texte - Source primaire
Le feuillet numérique 115 termine un passage antérieur ; le feuillet 116 introduit une nouvelle entrée nominative. Les limites des causes sont à vérifier.
AAEB PCrim Py I/2, fol. 57v, image numérique 116 · AAEB PCrim Py I/2, fol. 57v–60↩ Revenir au texte - Transmission textuelle
Des fragments sélectionnés ne sont pas des lignes manuscrites complètes : l’interface les désigne comme « extrait » et expose leurs lacunes.
AAEB PCrim Py I/2, fol. 55v, image numérique 112 · AAEB PCrim Py I/2, fol. 57v, image numérique 116↩ Revenir au texte - Philologie
Le degré de confiance qualifie la lecture graphique des mots publiés, pas la véracité des accusations anciennes.
AAEB PCrim Py I/2, fol. 55v, image numérique 112 · AAEB PCrim Py I/2, fol. 57v, image numérique 116↩ Revenir au texte - Réserve documentaire
La transcription exhaustive des folios 40, 55, 57v–60 reste ouverte ; les sections et mains doivent être délimitées avant interprétation.
AAEB PCrim Py I/2, fol. 55 · AAEB PCrim Py I/2, fol. 57v–60↩ Revenir au texte - Lecture théologique
Les mots du tribunal documentent des croyances et des décisions ; aucun maléfice surnaturel n’est établi par cette documentation.
AAEB B 168/14-37.1 et .2 · AAEB B 168/14-36, Thonnette Perret/Grillon et deux femmes, 5 janvier–1er octobre 1596↩ Revenir au texte
Éditions et sources du réseau Savoy
Vérifier les textes cités.
Textes analysés dans cette étude
Porrentruy — folio 55 verso, interventions des officiers
La page consigne plusieurs occurrences des officiers et des formulations d’audience ; elle peut servir à étudier les actes de parole judiciaire.
Ouvrir la notice ↗Archives de l’ancien Évêché de Bâle · AAEB PCrim Py I/2, fol. 57v, image numérique 116Porrentruy — folio 57 verso, entrée nominative de Thonnette Perret
La photographie présente une rubrique « Contre » puis « Thonnette perret femme de […] » et des paroles attribuées aux officiers.
Ouvrir la notice ↗Archives de l’ancien Évêché de Bâle · AAEB PCrim Py I/2, fol. 55Le registre de Porrentruy, folio 55 : Jeanne Mittet
Passage du registre criminel de Porrentruy lié aux poursuites étudiées dans le dossier Tactiques.
Ouvrir la notice ↗Archives de l’ancien Évêché de Bâle · AAEB PCrim Py I/2, fol. 57v–60Le registre de Porrentruy, folios 57v–60 : Thonnette Grillon
Passage du registre criminel de Porrentruy lié aux poursuites étudiées dans le dossier Tactiques.
Ouvrir la notice ↗Digital Humanities @ University of Bern et Archives de l’ancien Évêché de Bâle · AAEB B 168/14-36.1 à .5Thonnette Grillon : cinq pièces PAGE XML de 1596
Cinq pièces transcrites sur les interrogatoires et reconfessions de Thonnette Grillon.
Ouvrir la notice ↗Digital Humanities @ University of Bern et Archives de l’ancien Évêché de Bâle · AAEB B 168/14-37.1 et .2Jeanne Mittet : deux pièces PAGE XML de 1596
Témoignages et interrogatoires de Jeanne Mittet : prières, torture et retraits de certaines accusations.
Ouvrir la notice ↗Archives de l’ancien Évêché de Bâle / Histoire de la justice · AAEB B 168/14-36, Thonnette Perret/Grillon et deux femmes, 5 janvier–1er octobre 1596Thonnette Perret ou Grillon — Contestation d’aveux et condamnation en 1596
Le dossier de Saint-Ursanne porte entre autres sur Thonnette, dite Antoinette, épouse de Thibaud Grillon ; elle contesta des aveux comme arrachés sous la torture avant une condamnation capitale.
Ouvrir la notice ↗Université de Neuchâtel, sociolinguistique historique · Georges Lüdi, Confessions criminelles, dans Sociolinguistique historique du domaine gallo-roman, Peter Lang, 2009, p. 175–197Georges Lüdi (2009) — Les confessions comme genre textuel judiciaire
Georges Lüdi étudie les confessions de sorcellerie du Jura et de Neuchâtel comme une forme de texte produite par des institutions, avec des modèles narratifs récurrents et des variations locales.
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